Les rencontres entre chefs d’Etat et membres d’un gouvernement sont réglées par des procédures protocolaires. Celles-ci sont complexes, parfois surprenantes, voire cocasses. Cette semaine, «Le Temps» explore l’univers obscur de la diplomatie de haut rang.

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Aktaou, rive orientale de la mer Caspienne, juillet 2018. En visite au Kazakhstan, le ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, est reçu par le gouverneur de la province de Manguistaou. Au terme des entretiens officiels, auxquels participent des entrepreneurs suisses, le gouverneur invite la délégation à partager un repas composé de mets traditionnels et animé par des musiciens et groupes folkloriques tout aussi traditionnels.

Sur la table est servie une tête de mouton bouillie. Comme le veut une coutume locale, l’invité est prié de la découper et de la déguster. C’est considéré comme un honneur protocolaire. Là où d’autres reculeraient de dégoût, Johann Schneider-Ammann s’exécute volontiers: «Vous savez, dit-il à son hôte, ce n’est pas un problème pour moi: je suis fils de vétérinaire», rigole-t-il.

Johann Schneider-Ammann repartira d’Aktaou l’estomac aussi chargé que les bras. Les autorités l’ont couvert de cadeaux: il ramènera en Suisse une dombra (un instrument à cordes), un costume de cérémonie et un tableau montrant les Montagnes blanches, la «Monument Valley» du Kazakhstan.

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«On est loin des diamants de Bokassa»

L’échange de cadeaux est l’un des points qui sont discutés avant tout déplacement officiel à l’étranger. «Il est important de savoir si le pays visité recourt à cette pratique, et, si oui, s’il s’agit de cadeaux symboliques ou de valeur», raconte l’ambassadeur Térence Billeter. Les cadeaux doivent en principe être d’importance comparable. «On est loin des diamants de Bokassa», sourit-il. Qu’offre la Suisse à ses hôtes? Cela peut être un stylo, une boîte en argent ou une boîte à musique en bois ciselé, de fabrication suisse évidemment.

Térence Billeter est le conseiller diplomatique de la présidence au sein du service présidentiel de la Chancellerie fédérale depuis 2018. Cette entité ne s’occupe pas des visites des conseillers fédéraux dans leurs fonctions ministérielles, comme celle de Johann Schneider-Ammann en Asie, mais organise celles de celui ou celle qui préside le collège.

Lors de leur année de présidence, les membres du Conseil fédéral bénéficient d’un soutien diplomatique. Pendant de nombreuses années, cette prestation était assurée par un diplomate délégué par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Il n’y avait guère de continuité d’une année à l’autre.

Une meilleure continuité

Cela a changé. En 2015, cette compétence a été transférée à la Chancellerie. Le service présidentiel est désormais séparé du DFAE. «Les personnalités et les priorités des présidents et présidentes varient beaucoup. Ils mettent des accents différents. En créant ce service présidentiel, on assure une meilleure continuité», résume Térence Billeter.

Lorsque le président ou la présidente fait part de ses souhaits de voyage officiel ou annonce qu’il va répondre à une invitation, le service présidentiel s’exécute en collaboration avec les ambassades helvétiques sur place. «Elles préparent le terrain avec les autorités et les services protocolaires du pays», précise le diplomate genevois. Les objectifs et le contenu des entretiens sont définis, le dispositif de sécurité et le recours éventuel aux services d’un interprète sont clarifiés.

Selon les goûts de chacun

D’un point de vue constitutionnel, la Suisse ne fait pas de visite d’Etat à l’étranger. Ce sont des visites présidentielles, comme celle de Simonetta Sommaruga en Ukraine. Le statut de visite d’Etat est réservé aux chefs d’Etat. Or, en Suisse, c’est le Conseil fédéral in corpore qui joue ce rôle. Et il ne se déplace jamais au complet. On ne se souvient à Berne que d’une exception: en 1906, les sept conseillers fédéraux s’étaient tous rendus en Italie à l’occasion de l’inauguration du tunnel du Simplon.

Le programme d’une visite officielle peut être très varié. «Certains présidents se satisfont des contacts diplomatiques usuels avec le chef de l’Etat ou le premier ministre. D’autres souhaitent aussi visiter des institutions, des écoles, des entreprises, rencontrer des expatriés. C’est selon le goût de chacun», relève Térence Billeter. Il n’est pas rare que les programmes se révèlent trop chargés.

Bise japonaise et voile iranien

Afin de ne pas commettre d’impair protocolaire, les traditions doivent être prises en compte. Doit-on ôter ses chaussures pour entrer dans certains édifices? Et comment va-t-on se saluer? Au Japon, l’épouse de Joseph Deiss avait pris l’initiative de faire la bise à l’impératrice Michiko au lieu de se prêter au jeu de l’oijigi, la révérence. Le contact physique restant très limité en Asie, le geste de Babette Deiss avait été perçu en Suisse comme une entorse au protocole. Dans ce même pays, la cérémonie du thé permet de créer une ambiance de discussion détendue, confie un diplomate.

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En Iran, conformément à la tradition, Micheline Calmy-Rey s’était résolue à se coiffer d’un voile pour rencontrer le président Mahmoud Ahmadinejad. Elle s’était laissé photographier hilare, ce qui avait été diversement apprécié en Suisse. «La règle de base consiste à respecter les us et coutumes du pays visité», résume Térence Billeter. «Il s’agit toutefois aussi de tenter d’éviter tout quiproquo en Suisse», nuance un ambassadeur.

Des traces de ces visites sont visibles au Palais fédéral. Dans un couloir du troisième étage, des vitrines abritent une partie des cadeaux reçus par les membres du gouvernement lors de leurs déplacements à l’étranger. On y trouve de tout. C’est l’une des joies de la diplomatie et du protocole.