Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Eric et Janick Fazan, producteurs bio à Apples. En reprenant la ferme parentale, ils ont décidé de renoncer aux interventions phytosanitaires. 
© David Wagnières

Agriculture

Paysan bio, le chemin du combattant

Le nombre de fermes en reconversion bio a doublé en Suisse romande l’année passée. Derrière le succès des produits, il y a une prise de risque permanente. L’exemple de deux agriculteurs vaudois

A Apples, Eric Fazan a semé la moutarde il y a quelques jours. Bientôt, c’est le tour du quinoa avec lequel il espère avoir plus de chance que l’année passée, humide, qui l’a privé de récolte. Quand on produit en mode biologique, la nature reprend ses droits. «On revient à la base de notre métier. Ce n’est plus les fabricants de produits chimiques qui nous dictent le calendrier, mais la météo», dit l’agriculteur et paysagiste. Issu du monde horticole, il connaissait «suffisamment les travers des interventions phytosanitaires pour décider d’y renoncer» au moment où il a repris la ferme parentale, en 2013.

Après deux années de transition nécessaires pour faire oublier au sol les traitements subis, Eric Fazan a rejoint les rangs des producteurs avec le label Bourgeon de Bio Suisse. Ils sont désormais 6144 et cultivent 13,4% (140 000 ha) des surfaces agricoles, selon le rapport annuel présenté hier. 386 nouvelles exploitations se sont inscrites pour passer en bio, dont 112 en Suisse romande – le double par rapport à 2015.

Parmi les recrues, Christian Streit qui a entamé la première année de reconversion sur ses 65 ha de champs et de vignoble à Aubonne. «On ne peut plus faire confiance aux pesticides. Je voulais devenir indépendant des multinationales», dit l’ingénieur-agronome, agriculteur depuis douze ans et acquis à la tisane d’ortie comme remède principal.

Le bio, qui répond aux préoccupations écologiques des cultivateurs comme des consommateurs, a le vent en poupe: malgré les prix plus élevés, ces produits représentent 8,4% (+ 0,7%) du marché. Mais si une culture biologique rapporte aux producteurs le double comparé à son équivalent conventionnel, l’effort à assurer en amont augmente en proportion. Les exemples des deux agriculteurs vaudois montrent les principaux défis de la reconversion.

Investir du temps et de l’argent

«Première question pour un agriculteur qui abandonne la chimie: comment se débarrasser de mauvaises herbes?» explique Pascal Olivier, responsable de l’antenne romande de Bio Suisse. La technique moderne permet un haut niveau de précision, mais le surcoût n’est pas en reste, même si l’aide cantonale aux agriculteurs en transition permet de l’amortir en partie. Christian Streit s’est associé avec trois voisins pour investir 60 000 francs dans les machines pour le désherbage et la préparation du sol. S’y ajoute le recours à la main-d’oeuvre supplémentaire, surtout pour la vigne. «En fonction des cultures, la production biologique demande deux à trois fois plus de travail, estime l’agriculteur. Pour un désherbage mécanique réussi, il faut passer plusieurs fois puis peaufiner à la main.»

«Mon principal investissement? Le temps, confirme Eric Fazan. Il faut bien observer les champs et choisir le bon moment pour une intervention mécanique. Un jour de retard peut compromettre la réussite.»

Apprendre à perdre

«En bio, pas de course à la rentabilité. Nous sommes les marathoniens de l’agriculture face aux sprinters du conventionnel», sourit Eric Fazan. Il a renoncé à certaines cultures, comme la betterave, trop exigeante en travail manuel pour une petite exploitation (35 ha), et s’est concentré sur les cultures de niche – sarrasin, quinoa, épeautre ou soja. Pendant la transition, Eric Fazan a pu vendre sa récolte aux prix de la reconversion, plus élevés que le conventionnel. Pour les grandes cultures, comme le blé panifiable, le prix reste le même. C’est pourquoi Christian Streit préfère miser sur la production pour le bétail, payée aux prix bio.

Se protéger

Les champs d’Eric Fazan jouxtent les exploitations conventionnelles et l’agriculteur préfère mettre les bandes tampons en prairie pour se protéger des traitements. «Au contraire du principe pollueur-payeur, c’est le producteur bio qui est tenu pour responsable si l’on détecte des irrégularités», déplore Pascal Olivier. Les conséquences sont lourdes: la récolte se vend au prix conventionnel et la parcelle coupable repart en reconversion, avec les pertes conséquentes. Les reconvertis sont donc sensibles aux vents et comptent sur l’honnêteté des voisins.

Supporter le regard des autres

La pression psychologique exercée par la majorité que constituent les exploitations conventionnelles reste énorme. Eric Fazan comme Christian Streit ont appris à ignorer les regards incrédules et même éveillé l’intérêt des collègues par leur mode de production. Mais dans certains cas, les critiques peuvent contraindre à revenir en arrière. «Parfois, c’est le conflit des générations qui empêche la reconversion», note Pascal Olivier. Eric Fazan est un contre-exemple: il a bénéficié dès le début du soutien de son père, d’abord prudent puis entièrement conquis par «cette seule façon de faire avancer l’agriculture.»

S’aventurer sur le marché

Malgré les prix plus stables, le marché bio n’est pas une sinécure. «Les débouchés préoccupent beaucoup les agriculteurs en reconversion, note Pascal Olivier. Pour les céréales, il faut s’assurer qu’il y ait des moulins certifiés à proximité. La séparation est stricte entre les grains conventionnels et bio.»

Autre piège: la surproduction qui tire les prix vers le bas, comme c’était le cas du lait en 2005. La pression est d’autant plus grande que le bio n’échappe pas au monopole des deux grands distributeurs, Coop et Migros, qui se partagent les 75% du marché et contrôlent les prix. D’où le danger de la concurrence étrangère avec ses coûts plus bas. Même si le contrat avec Bio Suisse oblige les distributeurs à privilégier la production indigène, le marché n’est pas sans risque. «A nous de montrer la différence de qualité, avec les critères plus stricts de Bio Suisse», dit Pascal Olivier. Pour se prémunir de mauvaises surprises, les agriculteurs bio auraient préféré un marché plus ouvert. Les produits sont bio, la vente, elle, reste pour l’instant conventionnelle.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo suisse

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

Le Conseil national a refusé de suivre l'avis du Conseil des Etats. Celui-ci voulait réduire de moitié la facture des nouveaux gilets de l'armée suisse. Il a été convaincu par les arguments du chef du DDPS, Guy Parmelin. La question reste donc en suspens.

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

n/a