Transports

Pourquoi les paysans combattent l'initiative «Vache à lait»

Pour Jean-François Rime (UDC/FR), l'argent payé par les automobilistes doit revenir à la route. Pour Jacques Bourgeois (PLR/FR), il est normal qu'une partie soit versée à la caisse fédérale

Auto-suisse, le TCS, l’ACS, l’Union suisse des arts et métiers (USAM) et l’UDC militent en faveur de l’initiative «Vache à lait». Tous les autres partis la combattent, ainsi que les cantons, les villes, les régions de montagne jusqu’à l’Union suisse des paysans (USP). Deux Fribourgeois, Jean-François Rime, président de l’USAM et membre de l’UDC et Jacques Bourgeois, directeur de l’USP et membre du PLR, roulent en sens opposés.

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Le Temps: Jacques Bourgeois, commençons par clarifier votre position. Au parlement, vous vous êtes d’abord abstenu, puis vous avez soutenu l’initiative au vote final et maintenant vous la combattez.

Jacques Bourgeois: Au moment du vote final, j’ai été induit en erreur par la procédure de vote. Il fallait voter oui si l’on était contre l’initiative et non si on la soutenait. Mais je suis opposé à cette initiative.

Jean-François Rime: Il y a autre chose à clarifier. Que fait l’Union suisse des paysans (USP) dans le camp des opposants? Cette initiative ne concerne pas les paysans.

J. B.: C’est très simple. Votre conseiller fédéral Ueli Maurer le dit clairement: si l’initiative passe, la Confédération sera privée de 1,5 milliard de recettes annuelles et devra réduire d’autant ses dépenses. L’agriculture est l’un des secteurs visés: elle devrait renoncer à un montant annuel de 200 millions. Des sacrifices équivalents seraient demandés à la défense nationale, à la formation, à la recherche et au trafic régional. Il est important de continuer de promouvoir la recherche et la formation: or, ce secteur recevrait 350 millions en moins.

J.-F. R.: Votre argumentation m’étonne. Vous savez que les crédits agricoles sont décidés par le parlement. Or, le seul parti qui soutient les paysans, c’est le mien, l’UDC. Ils n’ont pas à mener campagne sur ce sujet. Ils sont aussi des utilisateurs de la route.

J. B.: Cette décision a été prise démocratiquement par l’USP, comme notre organisation le fait avant toutes les votations populaires. Les paysans sont tributaires des soutiens que leur octroie la Confédération. L’initiative Vache à lait nous prive de ce lait-là. Je vous remercie de l’appui que vous nous promettez, mais je lis ce qu’annonce le Conseil fédéral: ce sera 1,5 milliard de moins pour la caisse fédérale, dont 200 de moins pour l’agriculture et 250 pour les transports.

J.-F. R.: L’opposition de l’USP est absolument déplacée. Je suis le premier à reconnaître que le travail des agriculteurs doit être soutenu. Leur revenu n’est pas mirobolant. Mais le directeur de l’USAM, Hans-Ulrich Bigler, membre de votre parti, n’est pas du tout d’accord avec moi sur cette question. Ceux qui vous soutiennent pourraient finir par vous lâcher.

- L’initiative «Vache à lait» a fait pression sur le futur Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta), qui est en main du parlement. N’a-t-elle pas atteint son but?

J.-F. R.: Non, puisque la commission du National le rejette. Je ne comprends pas que le Conseil fédéral n’ait pas lié les deux. Le Forta n’a pas été présenté comme contre­-projet et n’est pas prêt au parlement. J’en veux à Doris Leuthard, qui a tout fait pour transformer notre initiative en affaire financière et laissé le Département des finances, désormais dirigé par Ueli Maurer, s’en charger. Du coup, on doit voter sur l’initiative sans savoir ce que contiendra le Forta. Et Doris Leuthard n’a même pas le courage de faire la campagne.

J. B.: Comme l’initiative concerne l’infrastructure routière, on aurait effectivement pu imaginer que ce soit Doris Leuthard qui se charge de ce dossier. Mais il faut en voir l’impact financier. Il est énorme: 1,5 milliard de recettes en moins, somme qui s’ajouterait aux conséquences de la réforme de l’imposition des entreprises, qui sollicitera aussi la caisse fédérale pour plus d’un milliard. Sans oublier les dépenses de l’asile, qui augmentent, ou la Prévoyance vieillesse 2020. Il est donc compréhensible que ce soit le Département des finances, et donc Ueli Maurer, qui s’en occupe.

- Le fonds routier devrait faire la moitié du chemin en direction de l’initiative, puisqu’il prévoit de détourner 700 millions de recettes de la caisse fédérale vers les routes. N’est-ce pas suffisant?

J.-F. R.: Je reconnais que ce qu’a fait le Conseil des Etats va dans la bonne direction. Mais la commission du Conseil national dit non.

J. B.: Elle a fait un pas de plus dans votre direction, puisqu’elle propose de faire passer de manière contraignante la part des recettes de la taxe de base sur les carburants revenant à la route de 50 à 60%. Reconnaissez que si le Forta ressort du parlement sous cette forme, vous avez eu gain de cause.

J.-F. R.: Mais rien n’est acquis à cause du vote négatif de la commission préparatoire. Le Conseil national puis le peuple ont encore leur mot à dire, car il y aura, on ne sait trop quand, un vote populaire sur le Forta. Pourquoi nous oblige-t-on à voter séparément sur l’initiative «Vache à lait», que nous ne pouvons plus retirer? Alors, puisqu’il faut voter, votons. Et gagnons. Si nous perdons, nous pouvons craindre que le parlement revienne en arrière sur les promesses faites à propos du Forta.

- Si elle passe, où faudra-t-il économiser, puisque vous voulez épargner l’agriculture?

J.-F. R.: Dans l’aide au développement. Ce sera peut-être aussi l’occasion de réorienter en partie la formation universitaire vers la formation professionnelle. Mais le Conseil fédéral fera des propositions et le parlement décidera.

- Les usagers de la route financent en partie les transports publics. Comprenez-vous cette logique, qui est critiquée par le comité d’initiative?

J. B.: Oui. Si les taxes payées par les automobilistes financent en partie le transport ferroviaire, c’est pour décharger la route. Ils en profitent aussi, puisque cela diminue le trafic et les bouchons. Il ne faut pas opposer la route au rail. Ils sont complémentaires.

J.-F. R.: Je rappelle que 60% des marchandises et 75% des voyageurs utilisent la route. Or, pour le financement, on fait exactement le contraire: on donne toujours plus au rail et toujours moins à la route. Des 9 milliards payés chaque année par les automobilistes, 1,4 milliard est attribué au rail. C’est trop. Ce qui est payé par les utilisateurs de la route doit revenir à la route.

J. B.: Ce chiffre de 9 milliards inclut 2 milliards de TVA. Depuis quand la TVA doit-elle être ristournée en fonction du type de biens pour laquelle elle a été payée?

J.-F. R.: Ce qui est sûr, c’est que ce qui est reversé au rail est exagéré.

- L’initiative avait pour but de faire barrage à la hausse du prix des carburants. Cet objectif n’est-il pas atteint?

J.-F. R.: Au départ, Doris Leuthard voulait renchérir la surtaxe sur l’essence de 15 à 20 centimes par litre. Elle est descendue à 12 centimes, puis à 6 et le Conseil des Etats a décidé 4 centimes. Le Conseil national ne s’est pas encore prononcé et le peuple aura en principe le dernier mot. Les impôts sur les carburants ont rapporté 300 millions de moins en 2015, principalement parce que moins d’étrangers sont venus faire le plein en Suisse à cause du taux de change. Il faut donc éviter d’augmenter le prix de l’essence. Et je rappelle que les paysans ne paient pas la surtaxe.

J. B.: Pour les machines agricoles utilisées dans les champs, mais ils la paient comme automobilistes. Personne n’aime les hausses de prix. Dans le cas présent, il faut faire la part des choses. Le développement et l’entretien de notre réseau routier, l’élimination des goulets d’étranglement nécessitent des moyens supplémentaires. La solution proposée est bonne: 4 centimes de plus sur la surtaxe, c’est supportable. La surtaxe n’a pas augmenté depuis 1974 et la taxe de base est constante depuis 1995.


Le FORTA victime d’une alliance contre-nature

Coup de théâtre lundi après-midi. L’addition des votes négatifs de l’UDC et du PS a eu raison du projet de Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta), qui est censé faire office de contre-projet indirect à l’initiative «Pour un financement équitable des transports», dite «Vache à lait». C’est donc une proposition de non-entrée en matière qui est faite au plénum, qui traitera le dossier en juin.

L’initiative demande que la totalité de la taxe de base, qui rapporte 3 milliards par an, soit affectée à la route. Aujourd’hui, 50% de ses recettes, soit 1,5 milliard, sont versées dans la caisse générale. S’il ressuscite, le Forta sera soumis au vote populaire à date ultérieure. Il devrait être financé par une part plus élevée des recettes de la taxe de base – 60% au lieu de 50% – et par l’impôt sur les véhicules automobiles ainsi que par une hausse de la surtaxe sur l’essence de 4 centimes par litre. Mais l’UDC n’en veut pas.

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