Au pic de la pandémie, les citadins désertaient en partie les supermarchés anxiogènes envahis de rubans de signalisation et de flèches en scotch pour retourner s’approvisionner à la source: la ferme. La ville venait acheter fruits, légumes et autres tranches de lard directement sur l’exploitation des paysans: un miracle. Il aura cependant été de courte durée. «La demande se dégonfle à nouveau», constatait ce mercredi Markus Ritter, conseiller national (PDC/SG) et président de l’Union suisse des paysans (USP), qui avait convié la presse pour en discuter sur une exploitation soleuroise. Avec ce message combatif: au bénéfice d’un regain de popularité induit par la crise sanitaire, le monde rural se battra pour continuer de vendre ses produits directement aux consommateurs.

Une ferme sur quatre fait de la vente directe

Conviés à la campagne, une vingtaine de journalistes bardés d’ordinateurs avaient fait le voyage à Subingen (SO) ce mercredi. Entre deux discours, l’irruption d’une énorme sauterelle a suscité quelques remous, sous l’œil amusé des fils de la famille Grütter, propriétaire de l’exploitation. Les urbains se sont davantage frottés aux campagnes ces derniers mois, mais un drôle d’insecte reste un drôle d’insecte. Qu’importe, l’important est ailleurs: continuer de faire venir les habitants des villes à la ferme. «Pour les exploitations agricoles, la vente directe représente un moyen de contourner le goulet d’étranglement de la transformation et du commerce de détail», plaide à la tribune Markus Ritter. Une ferme sur quatre le pratique désormais.

«C’est en outre un pont précieux vers les consommateurs, poursuit-il, qui rapproche et développe une compréhension mutuelle. Pour les acheteurs, c’est aussi la garantie de consommer des produits de saison, traçables et dont les méthodes de production sont connues. Le coronavirus a permis à̀ de nouveaux clients de découvrir cette offre et, si le boom connu il y a quelques mois retombe en ce moment, l’expérience aura montré l’important potentiel qu’il reste à exploiter dans le domaine.» Mais, justement, l’emballement se réduit et la plupart des Suisses sont de retour dans les grandes surfaces (ou en France voisine). Alors comment faire pour qu’ils continuent de venir?

Durant les premières semaines de la pandémie: Les agriculteurs sur le pied de guerre pour nourrir la Suisse

La paysannerie 4.0

En murmurant à l’oreille des bobos: le téléphone portable. Pour faciliter la tâche des urbains hyperconnectés, la faîtière paysanne a décidé de muscler sa présence numérique: collaboration avec l’application Too Good To Go, qui met en vente à prix cassés les invendus du jour, avec Twint, qui permet aux citadins à cours de monnaie de régler leurs poireaux d’un coup de scan, ou encore par l’intermédiaire de divers projets en partenariat avec Hotelleriesuisse et Gastrosuisse qui promeuvent des maisons et tables d’hôte à la campagne. Enfin, un nouveau site web intitulé «a-la-ferme.ch» recense toutes les exploitations pratiquant la vente directe. Pour ceux qui auraient peur de quitter l’asphalte, l’installation de distributeurs automatiques de produits fermiers est même envisagée.

Les efforts sont à la taille des enjeux: «Environ 80% du revenu des familles paysannes provient de la vente de leurs produits, rappelle Markus Ritter. L’opinion publique pense que ce sont les subsides de l’Etat qui nous financent, mais la réalité est tout autre. Des prix à la production adéquats, comme on peut en trouver aux marchés à la ferme, sont particulièrement importants pour leurs finances.»

Présente sur place, la secrétaire générale de la Fédération romande des consommateurs (FRC) et conseillère nationale (Verts/VD) Sophie Michaud Gigon applaudit: «La FRC met en avant depuis longtemps les bonnes adresses pour lutter contre le gaspillage et consommer durable et local. Nous avons également pu démontrer que le consommateur s’en sort à moindre prix en achetant ses produits au marché ou à la ferme plutôt qu’en grandes surfaces. Ces initiatives sont donc les bienvenues.» Un domaine peu évoqué ce mercredi demande cependant encore des efforts, souligne-t-elle: les pesticides.

Les fourches à portée de main

Car si les écologistes et les paysans marchent main dans la main pour soutenir la production locale, leurs avis divergent sur la question du traitement chimique des cultures. Un débat qui ne fait que commencer, puisque deux initiatives sur le sujet – «Pour une eau potable propre et une alimentation saine» et «Pour une Suisse sans pesticides de synthèse» – devraient être soumises à la population en 2021. Réunie en novembre dernier à Berne, l’USP en avait dit pis que pendre, les deux objets étant jugés bien trop drastiques par la branche. La plupart des paysans désirent réduire l’utilisation de produits phytosanitaires, avait souligné la faîtière, «mais pas du jour au lendemain». Or, conscients de la mauvaise réputation des pesticides, les agriculteurs savaient que le combat serait difficile. A moins d’un petit miracle pour redorer leur blason. Le coronavirus aura peut-être aussi eu du positif.