Les délégués du PDC se réunissent en congrès samedi. Ils cogiteront notamment sur le thème «bien-être et croissance grâce à l'innovation». Alors que la formation sera au menu d'une votation populaire en mai - aussi au programme du congrès -, les démocrates-chrétiens veulent se profiler en matière d'enseignement supérieur et de recherche. Mais il y a un hic: le parti qui se revendique volontiers des valeurs et de l'éthique chiffonne les représentants des sciences humaines et sociales, c'est-à-dire l'histoire, l'étude des langues ou des religions, l'économie, la sociologie, etc.

Dans un entretien à la SonntagsZeitung paru le 1er janvier, la présidente Doris Leuthard présentait l'offensive du PDC. La Suisse a besoin de «davantage de moyens pour les nano et biotechnologies, ainsi que les technologies de l'environnement et celles de la médecine». L'Argovienne n'a «rien contre la recherche historique ou l'archéologie», mais lorsque les moyens sont limités, il faut choisir des «domaines stratégiques dont la Suisse pourra profiter en termes d'emplois».

L'Académie suisse des sciences humaines et sociales (ASSH) n'est pas restée de marbre. Dans une lettre, dont Le Temps a obtenu copie, cette instance dit sa «grande préoccupation» face à la manière dont le PDC envisage la science. Elle rappelle que, pour les projets personnels de recherche, les soutiens du Fonds national de la recherche scientifiques (FNS) aux humanités représentent 35% des fonds. S'agissant des programmes de recherche, qui impliquent plusieurs spécialistes et institutions, cette part baisse même à 22%.

Or, dans les hautes écoles suisses, les étudiants en sciences sociales forment plus de 60% des effectifs. Et si la médecine retrouve une certaine stabilité, les sciences naturelles connaissent une baisse continue. Conclusion de l'Académie, les sciences de l'homme sont «clairement sous-dotées».

Ces doléances ne sont pas nouvelles. En 2001, le choix de nouveaux pôles de recherche nationaux, douillettement dotés, avait ulcéré les humanistes car seuls des candidats issus des sciences naturelles et techniques avaient été retenus. Le Conseil fédéral a tenté de rétablir l'équilibre en créant ensuite six pôles abordant le commerce international, la démocratie ou les émotions.

La grande sensibilité de l'ASSH montre que les fronts ne sont pas apaisés. Même si le monde politique évoque toujours plus souvent la science et l'innovation, les sciences sociales se sentent les grandes oubliées du débat.

A présent, Doris Leuthard précise que ces disciplines seront mentionnées dans la résolution du PDC. Mais «nous avons augmenté les moyens pour la période 2004-2007, et ces dernières années, le FNS a fait des sciences sociales un domaine prioritaire. Pour le budget de la future tranche 2008-2011, nous voulons que les moyens supplémentaires aillent aux nouvelles technologies.»

Présidente PDC de la Commission de la science, de la formation et de la culture du National, Kathy Riklin (ZH) précise: «Il ne s'agit pas de prendre aux sciences sociales, mais d'affecter les contributions nouvelles à des technologies onéreuses. Les infrastructures et les laboratoires coûtent beaucoup plus cher que dans les autres types de recherche.»

La réforme du paysage universitaire bat son plein, et l'ASSH indique ainsi que les sciences de l'homme ne veulent pas rester muettes. Dans les universités, les inquiétudes émanent surtout des représentants des petites disciplines très spécialisées, qui craignent que les concentrations en cours ne fassent disparaître des savoirs jugés précieux.

L'ASSH regrette que le débat soit accaparé par une compréhension «technocratique» de l'innovation. Signe des temps, elle adapte son argumentaire. Rappelant que la consommation joue un rôle prépondérant dans la forme économique du pays, elle met en avant les apports des sociologues ou des psychologues en matière de marketing, par exemple. Elle signale aussi que, dans une société mondialisée, les «compétences interculturelles» revêtent une importance cruciale.

A l'heure où la Chine est sur toutes les lèvres, les langues asiatiques sont, précisément, considérées comme des domaines mineurs par les autorités politiques. L'économie globale nécessite des sociologues, des politologues, des spécialistes des religions ou des historiens pour une «juste évaluation des risques». Ces savoirs sont déjà employés dans des banques ou des assurances, relève l'Académie. Nouvel apport à un débat loin d'être clos.