Dans la peau des hommes-oiseaux

Frissons «Le Temps»a pu pénétrerle monde secretdes wingsuitersnon sponsorisés

En colère, ils dénoncent les dérives des vidéos spectacles qui tuent leurs amis

En ce débutde saison, ils militent pour une autre approchede leur sport

«La wingsuit, c’est presque comme les vols que tu peux faire dans tes rêves.» En Valais, dans le salon d’un ami, Flo* déballe sa combinaison et l’enfile. Il y a du tissu partout, entre les jambes et jusqu’aux bras. Son corps n’est plus qu’une grande aile. L’air passe entre les deux couches de toile et la combinaison se gonfle et se durcit.

Il suffit de quelque 200 mètres de chute du haut d’une falaise, ou depuis un avion, pour qu’elle acquière une portance suffisante pour voler pendant deux à trois minutes à une vitesse entre 150 et 200 km/h. La vitesse, c’est la réserve d’énergie qui permet de s’éloigner de la pente quand c’est nécessaire.

Les wingsuiters se lancent tête la première, «comme les choucas», effleurent les montagnes, slaloment dans les ravines, juste au-dessus ou même, quelques fois, entre les sapins.

Les personnalités sponsorisées ne constituent qu’une petite minorité des pratiquants. Les autres hommes-oiseaux n’aiment pas parler d’eux. Parce que les morts qui défraient régulièrement la chronique leur ont collé une mauvaise image, disent-ils. Mais aussi parce que, plus la pratique restera secrète, moins les pratiquants seront nombreux et moins il sera question de légiférer. «En Valais, on s’est toujours arrangés autour d’une bouteille pour convenir d’un lieu d’atterrissage avec un paysan», lâche Flo. «Et on souhaite que ça reste comme ça le plus longtemps possible.»

Des endroits qu’ils choisissent pour s’élancer dans le vide, on ne saura rien. «On ne veut pas d’un Lauterbrunnen en Valais», dit-il, faisant référence à cette falaise bernoise devenue la capitale du base jump. Et de ses morts.

Le Valais et la région de Chamonix comptent une petite vingtaine de pratiquants réguliers. Une poignée d’entre eux a accepté de rencontrer Le Temps.

Flo a la trentaine et travaille dans le milieu de l’aviation. Yves Burri est restaurateur à Verbier. Il vole depuis dix ans. Julien Meyer travaille dans le bâtiment. «Un tout bon wingsuiter», soulignent les autres. Jean-Noël Itzstein imagine et vend des ailes à Chamonix. Il fait partie des premiers hommes-oiseaux qui construisaient leurs voiles eux-mêmes, au milieu des années 90.

«Avec la wingsuit, tu voles vraiment avec ton corps et pas par l’intermédiaire d’une machine», reprend Flo. «C’est une sensation hyper-pure. Pendant que tu voles, tu ne penses à rien d’autre. Et puis quand tu atterris et que tu te retournes, il y a quelque chose de magique à regarder le sommet de la montagne et à te dire que t’as volé depuis tout là-haut avec cette petite combinaison», raconte-t-il. «Nous ne sommes de loin pas des oiseaux. On plane, mais on ne fait que descendre alors qu’eux peuvent remonter», sourit Yves Burri. «On est des sortes de baleines volantes, comparés à eux», plaisante-t-il. «Les progrès techniques dans la construction des ailes font qu’aujourd’hui, on vole vraiment», tempère Julien Meyer. «Il y a une vraie dimension de pilotage qui peut être très précise.» La wingsuit demande une très bonne maîtrise du corps, mais pas une grande force musculaire. «A l’intérieur de l’aile, tu n’as même plus vraiment besoin de tendre les bras une fois qu’elle est gonflée», explique-t-il.

Tous sont des montagnards avant tout. Voler, c’est pour eux le prolongement d’une journée de marche et de grimpe, loin des hélicoptères que l’on n’utilise que pour les tournages de films. «En début de saison, on fait des petits sauts parce qu’il y a encore de la neige», raconte Julien Meyer. «Mais en été, on fait parfois neuf heures de grimpe. L’essentiel se passe avant de voler, parce qu’il faut arriver au sommet avec une bonne condition physique et la météo adéquate», explique-t-il. «Moi, j’aime faire deux heures de marche, arriver au sommet de la falaise et profiter des chamois et des gypaètes avant de voler pour retourner au travail», dit Yves Burri. «C’est ma promenade du matin et l’un des derniers espaces de liberté dans notre société.» C’est de l’adrénaline aussi. «Tu restes quelques secondes en l’air, mais ces secondes passent très long, comme si ton cerveau était d’un coup capable de réagir beaucoup plus vite que d’habitude», explique-t-il.

Les morts de ces dernières semaines assombrissent le tableau. C’est spontanément que chacun d’entre eux évoque l’accident du 29 mars dernier, dans le canton de Berne, au cours duquel deux wingsuiters se sont «écrasés sur un alpage», selon le communiqué de la police. Un troisième, le caméraman, a été grièvement blessé.

Dans ce microcosme où tout le monde se connaît, les disparus sont des amis et, dans ce cas-là, d’excellents wingsuiters. «Je n’ai plus sauté depuis cet accident, cela me pose trop de questions sur ce que notre sport est en train de devenir», confie Yves Burri. «Il y a dix ans, on appelait la wingsuit «les sauts de papa» parce que c’était beaucoup moins dangereux que le base jump.» Les ailes permettaient de s’éloigner de la paroi avant d’ouvrir son parachute. «Aujourd’hui, la mode est au vol de proximité. Mais quand on fait du rase-planète on prend aussi le risque de s’incruster dans la planète!» s’emporte-t-il.

Les vols près du sol, une tendance assez récente permise par l’amélioration technique des ailes, livrent des images plus impressionnantes que les sauts sur fond de ciel bleu. «Cette journée à Berne était sponsorisée par Epic TV, une télévision sur le Net qui paie les gens au nombre de clics que leur vidéo fera sur la Toile», raconte Jean-Noël Itzstein. «L’un des wingsuiters décédé était un ami proche. A 34 ans, il voulait vivre de ce système qui impose de faire du spectaculaire», dit-il. «Il y a quelques mois, il était déjà passé à un cheveu de l’accident. La boîte de production avait utilisé les images pour en faire une vidéo choc alors qu’il s’agissait d’une perte de maîtrise et que mon ami n’était pas content du tout de ce qu’il avait fait», raconte-t-il, la voix tremblante de colère. «Evidemment, il était aussi responsable de s’être laissé prendre dans cet engrenage…»

Tous dénoncent le rapport à l’image de «la génération YouTube et GoPro», ces petites caméras que l’on fixe sur soi. «Le slogan des GoPro, c’est: Sois un héros», souligne Yves Burri. «Un héros qui se pense à la troisième personne, au travers d’une image, et qui risque d’oublier qu’il est un «je», qu’il est dans l’action», analyse-t-il. «Ils choisissent de prendre des risques plutôt que de chercher à faire de belles images. C’est une erreur», estime Jean-Noël Itzstein. Eux utilisent la vidéo comme souvenir ou comme outil d’analyse pour perfectionner leur saut. A leurs yeux, la wingsuit n’est ni extrême, ni dangereuse par définition. Le danger est relatif à la manière de sauter. «Les motards ont plus de photos contre leurs murs que nous», dit Flo. «Les sauts extrêmes que l’on voit sur le Web ne représentent que 5% de la pratique des wingsuiters», estime Jean-Noël Itzstein.

«La wingsuit, c’est aussi l’école du renoncement», dit Flo. Et de la conscience de soi. «Tu es seul quand tu voles, personne ne peut rien pour toi si tu fais une erreur et tu prends une dizaine de décisions cruciales par minute. Tu ne peux pas être à côté de tes pompes», dit-il. «Quand j’arrive au sommet, si je ne me sens pas comme d’habitude, alors je redescends à pied. Je n’ai pas honte d’avoir peur. Au contraire, cela m’indique sans doute que quelque chose n’est pas à sa place», poursuit-il. «Quand je ne me sens pas bien, cela peut être parce qu’une partie de moi sait que j’ai fait une erreur», enchaîne Yves Burri. «Et cela, même si je n’en suis pas conscient.»

La mort et son acceptation font partie de la pratique. «Mais c’est exactement comme pour les gens qui font de la haute montagne, nous ne sommes pas des trompe-la-mort», s’emporte Flo. «Je préfère mourir heureux, que de mourir vieux», rigole Yves Burri. «Une fois, j’ai eu un problème pour ouvrir mon parachute.» Il était à 1,5 seconde du sol. «Je voyais les arbres se rapprocher. Et là, j’ai espéré que ça ne serait pas douloureux, que ce serait juste noir d’un seul coup.» Et puis, le parachute s’est ouvert et Yves Burri était assis dans l’herbe à se demander si le paradis ressemble d’aussi près à la terre.

* Nom connu de la rédaction.

«Tu voles vraiment avec ton corps et pas par l’intermédiaire d’une machine. C’est une sensation hyper-pure»

«Quand on faitdu rase-planète,on prend aussile risque de s’incruster dans la planète!»