Un frêle rayon de soleil perce enfin la grisaille, intermède d'une matinée neigeuse à Rossinière. Il caresse avec douceur le cercueil du comte d'origine polonaise Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus, qui s'est éteint il y a une semaine, quelques jours avant son 93e anniversaire. Un dernier adieu au grand peintre figuratif sous le signe de la lumière, cette lumière douce et soignée qui traversa toute son œuvre.

Dans le silence de la foule massée autour de la tombe, Bono, chanteur du groupe de rock irlandais U2 qui a chaussé des lunettes futuristes bleues, entonne une brève chanson d'amour pour celui qui était devenu son ami. Seuls les appareils photo cliquètent. L'épouse du peintre, Setsuko, et leur fille Haroumi qui ne peut retenir ses larmes, s'agenouillent une dernière fois devant le cercueil. L'émotion intense témoigne du rayonnement de ce génie de la peinture contemporaine. La comtesse, drapée dans une cape noire bordée de fourrure, dispose en guise d'adieu deux roses sur le cercueil.

Balthus repose désormais au pied de l'ancienne chapelle, aujourd'hui désaffectée, qui abritera une fondation et un musée. A une dizaine de mètres de là, les mélopées de trois cors des Alpes résonnent dans la vallée. L'assistance se disperse, chacun ayant jeté une fleur dans la fosse. Les proches de la famille et les invités regagnent le Grand-Chalet au 113 fenêtres, demeure de l'artiste depuis 1977, situé en contrebas. La tempête de neige peut recommencer.

La matinée avait commencé dans l'église à la magnifique toiture de bardeaux, perchée sur un promontoire surplombant le village du Pays-d'Enhaut, où se pressaient quelque 300 personnes. Une poignée de villageois et surtout des personnalités du monde politique et culturel ont assisté à la cérémonie religieuse dite en latin par le cardinal polonais Gulbinowicz de Wroklaw, venu expressément de Rome pour l'événement. Il était assisté par un évêque auxiliaire polonais, par le recteur des missions catholiques polonaises en Suisse, par le curé de Château-d'Œx et un pasteur de la région. A l'extérieur du temple, où avaient été installés des haut-parleurs, une trentaine de personnes bravaient le froid et la neige pour écouter la cérémonie.

La liste des personnalités était longue. Le prince Sadruddin Aga Khan, le photographe Henri Cartier-Bresson, l'acteur Philippe Noiret, le top model australien Elle MacPherson, le prince Victor-Emmanuel de Savoie et une partie de sa famille, ou encore Nicolas Romanoff, descendant du dernier tsar. L'Italie, la France et le Japon ont également envoyé des délégations, et la conseillère fédérale Ruth Dreifuss représentait les autorités fédérales. Des membres des autorités locales et cantonales, ainsi que des personnalités de la scène culturelle suisse, comme Léonard Gianadda, grossissaient la foule.

Un émouvant «Liberare domine», interprété par l'ensemble neuchâtelois Lu illo tempore, a conclu la cérémonie. Porté par ses deux fils d'un premier mariage, Stanislas et Thaddée, le cercueil du peintre, sur lequel était disposé un laid écossais bleu vert et jaune et une robe d'intérieur rouge, fut placé sur un char tiré par deux chevaux. Du temple jusqu'à l'endroit de la sépulture, le cortège silencieux a serpenté dans le village. L'image était presque irréelle: manteaux et toques de fourrure, porte-cigarettes et costumes précieux, observée à distance par quelques villageois que l'événement ne perturbait pas outre mesure.

Encensé ou critiqué, le legs de Balthus, qui compte 350 peintures, restera comme une pièce importante de l'histoire de l'art du XXe siècle, au même titre que celles de Matisse ou Bonnard. Ce dandy mystérieux fut une légende vivante, et le premier artiste à être exposé au Louvre avant que la mort n'accomplisse son œuvre.