Asie

A Pékin, Johann Schneider-Ammann va célébrer une idylle presque sans nuage

Le président de la Confédération arrive jeudi en Chine pour une visite d’Etat. Il sera surtout question d’économie et de commerce

Le pouvoir chinois apprécie la Suisse et Berne le lui rend bien. Ainsi peut-on qualifier la relation entre le petit pays neutre, qui sert souvent de champs d’expérimentation avec l’Occident pour les communistes, et la plus grande dictature du monde depuis l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays au début des années 1950.

En voyage à Pékin et à Shanghai à partir de jeudi, Johan Schneider-Amman devrait confirmer l’intensité et la qualité de ces échanges. Avec tous les honneurs dus à une visite d’État, le président de la Confédération rencontrera Xi Jinping, chef du parti, de l’armée et de l’État, Li Keqiang, chef du gouvernement, Zhang Dejiang, président du parlement, ainsi que deux autres ministres.

«J’ai une entière confiance» dans l’avenir de l’économie chinoise, a expliqué à la veille de ce déplacement Johann Schneider-Ammann à l’agence Chine nouvelle, alors que les indicateurs de la deuxième puissance économique mondiale fléchissent. Le ministre de l’économie salue également les investissements chinois en Suisse qui vont dynamiser les entreprises: c’est du gagnant-gagnant, lit-on. Les journalistes qui accompagnent la délégation suisse n’auront pour leur part aucune occasion de poser des questions aux responsables chinois, un exercice proscrit. «Le président allemand, Joachim Gauck, récemment de passage à Pékin, n’a pas non plus obtenu de conférence de presse», fait-on remarquer à Berne.

Un périple économique

La visite aura une forte dimension économique, la délégation helvétique étant composée d’une vingtaine de patrons des plus grandes entreprises du pays. Le ministre suisse de l’économie rencontrera son homologue chinois du commerce, Gao Hucheng, lors d’un forum organisé par la Chambre de commerce Suisse-Chine. A Shanghai, Johann Schneider-Ammann inaugurera un nouveau bâtiment du Swiss center, un pôle d’entreprises suisses créé il y a plus de quinze ans. S’il n’y a pas de gros contrats à la clé à attendre – cela n’a jamais été l’approche de la Suisse – quelques accords pourraient être annoncés: peut-être apprendra-t-on le nom de la deuxième banque chinoise qui s’installera en Suisse après l’ouverture d’un bureau de la China Construction Bank à Zurich pour en faire un hub du renminbi, la monnaie chinoise.

Berne est également intéressé à renforcer l’entraide en matière de cybersécurité et d’espionnage industriel. Pékin s’est montré par le passé soucieux de développer la coopération en matière de rapatriement des personnes corrompues ainsi que de conclure un accord d’entraide judiciaire pénale. Le scandale des «Panama papers», une documentation sur des comptes off-shore dans laquelle apparaît les noms de plusieurs proches de hauts dirigeants chinois, y compris le beau-frère de Xi Jinping, pourrait alimenter la discussion au moment où les banques suisses se montrent de plus en plus intéressées par la gestion de fortune en Chine. A Honk Kong, en début de semaine, Tidjane Thiam, le patron du Crédit Suisse, a expliqué que «la Chine est un endroit où l’on doit croître». Il devrait être à Pékin en fin de semaine.

Un traité de libre échange déjà signé

Reste qu’en matière d’accord-cadre, l’essentiel est fait: Berne a reconnu le statut d’économie de marché à la Chine en 2007, les deux pays ont signé un traité de libre-échange en 2014 et la Suisse, l’an dernier, a été parmi les premiers pays à signer son adhésion à la Banque asiatique de d’investissement dans les infrastructures (AIIB), un projet cher à Pékin.

Autre fruit possible de cette visite, une proposition de visite d’État en Suisse pour Xi Jinping. C’est la règle en diplomatie de retourner les invitations. Il n’est pas impensable que le dirigeant saisisse cette perche. Le premier et le dernier secrétaire-général du parti communiste chinois à être venu à Berne était Jiang Zemin, à la fin des années 1990. Le voyage avait mal tourné suite à une manifestation de Tibétains aux abords de la Place fédéral, un exercice de liberté d’expression qui avait rendu fou de rage le dirigeant chinois. L’épisode a finalement été sans conséquence, mais il n’est pas oublié.

Une embarrassante visite du Dalaï-lama à Genève

Dans l’idylle sino-helvétique, les rares nuages sont en effet d’ordre politique, ou plus précisément relèvent des droits de l’homme. La venue récente à Genève du Dalaï-lama, à l’initiative des Etats-Unis, a d’ailleurs bien failli faire dérailler les préparatifs de la visite de Johann Schneider-Ammann, Pékin tentant de faire annuler la conférence du chef spirituel tibétain en admonestant la diplomatie helvétique. Là encore, les Chinois «étaient fous furieux», témoignent diverses sources. Au final, la Suisse n’a pas cédé, faisant valoir ses valeurs démocratiques, dit-on à Berne. Pékin aurait compris.

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Les deux pays ont instauré un dialogue dédié aux droits de l’homme, avec des rencontres annuelles, depuis le début des années 1980 (la Suisse fut là encore pionnière en Europe). Berne fait de la discrétion de cet exercice une condition de son efficacité. Johann Schneider-Ammann prendra soin d’évoquer la question (il est probable que la partie chinoise le fasse de son propre chef), mais sans insister: le travail a été fait en début d’année par le ministre des affaires étrangères, Didier Burkhalter, lui aussi en visite à Pékin. Une liste de prisonniers politiques a pu être glissée à cette occasion. Contrairement à Joachim Gauck, le président de la Confédération ne profitera toutefois pas de cette visite d’État pour s’adresser directement à la jeunesse chinoise et expliquer ses valeurs dans un cadre universitaire. Il n’en a pas trouvé le temps.

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