Tessin

Pelin Kandemir Bordoli, l'ex-réfugiée devenue première citoyenne tessinoise 

Arrivée clandestinement en Suisse dans les années 1980, la nouvelle présidente du Grand Conseil tessinois est un exemple d’intégration. Portrait

Cinquième femme à présider le parlement tessinois, Pelin Kandemir Bordoli a les cheveux foncés et les yeux noirs des filles d’Orient. Née à Ankara le 4 juin 1976, Pelin a 11 ans lorsque, en septembre 1987, avec sa maman et son petit frère âgé de 3 ans, elle arrive au Tessin. La famille y rejoint le papa, ancien policier d’origine kurde qui s’était réfugié à Bellinzone deux ans auparavant. En place à l’Interpol d’Ankara, il avait participé à la tentative de coup d’Etat de 1980. Incarcéré et torturé, il ne se sentait plus en sécurité en Turquie après sa remise en liberté, d’où sa décision de se réfugier en Suisse pour y demander l’asile politique.

Après deux ans passés loin de sa famille, le papa de Pelin aspire à un regroupement familial. En août 1987, lors du Festival du film de Locarno où il assiste à la présentation du film Le voyage de l’espoir du metteur en scène alémanique Xavier Koller (Oscar du meilleur film étranger en 1988), il parle de son projet à une amie de Lugano.

Laquelle le dissuade de confier ses proches aux mains de passeurs sans scrupules, ce même genre de trafiquants qui, en octobre 1986, sur le col enneigé du Splugen, abandonnaient à leur sort un groupe de réfugiés turco-kurdes, causant ainsi la mort, de froid, d’un enfant de 8 ans dont la tragique odyssée avait justement inspiré le cinéaste.

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«Besoin de comprendre et de m’exprimer»

Pour la famille de Pelin, il en sera autrement. L’amie en question se charge donc d’aller la chercher à l’aéroport de Milan et de la faire entrer au Tessin à bord de sa voiture. A ses risques et périls. Le passage de la douane à Chiasso se fait miraculeusement sans contrôle de documents et les retrouvailles de la famille Kandemir sont émouvantes. «Mon arrivée à Bellinzone alors que je n’avais que 11 ans m’a tout de suite placée face à une nouvelle réalité et m’a plongée dans une langue et une culture que je ne connaissais pas», raconte Pelin Kandemir Bordoli.

Le besoin de comprendre et de réussir à m’exprimer m’a incitée à apprendre rapidement l’italien mais aussi à comprendre mieux le nouveau contexte du pays qui m’avait accueillie

Malgré cela, l’intégration de la fillette est rapide: «Le besoin de comprendre et de réussir à m’exprimer m’a incitée à apprendre rapidement l’italien mais aussi à comprendre mieux le nouveau contexte du pays qui m’avait accueillie. Mon engagement politique et social découle directement de cette expérience. J’ai d’abord milité dans les comités estudiantins avant de devenir membre du Parti socialiste dont les valeurs liées à la justice et à l’égalité m’étaient proches.»

Lors de son discours d’investiture, tout de suite après son élection comme présidente du Grand Conseil tessinois, Pelin Kandemir Bordoli – son deuxième nom est celui de son mari tessinois, Andrea, qu’elle a épousé en 2005 – l’a dit clairement: «Je suis née ailleurs mais mes racines sont ici.» Pourtant, tout aurait pu mal tourner. En effet, deux ans après le regroupement des Kandemir, l’Office fédéral des réfugiés alors dirigé par Peter Arbenz rejette la requête d’asile du père de famille. L’amie qui avait fait entrer femme et enfants en Suisse intervient alors auprès des autorités qui délivrent finalement un permis B. A partir de là, le parcours de Pelin se fera sans heurt et la conduira à obtenir la nationalité suisse.

Un engagement politique et social

Diplômée de l’Université de Nancy en promotion et prévention de la santé, Pelin Kandemir Bordoli est de tout temps engagée dans le domaine social. Cofondatrice de l’Association Casa Astra qui accueille les sans-abri, elle travaille actuellement au siège de Bellinzone de l’Entraide ouvrière et est quotidiennement confrontée à des appels à l’aide de personnes en difficulté, indigènes ou étrangères. «Les modifications de ces dernières années des lois fédérales sur les étrangers et sur l’asile ont rendu plus ardue l’obtention de permis humanitaires ou de statuts de réfugiés. Toutefois, grâce à l’engagement d’associations et de privés, les exemples positifs d’accueil et d’intégration ne manquent pas, aussi bien au Tessin que dans le reste de la Suisse. Il s’agit de continuer dans cette voie.»

Le Tessin et la société en général se trouvent face à de nouveaux défis posés par digitalisation du monde du travail qui marginalise les gens

Quel regard cette Tessinoise d’adoption jette-t-elle aujourd’hui sur son canton d’origine, dont le parti anti-frontaliers de la Lega a bouleversé le paysage politique? La socialiste, qui s’est déjà drapée dans son rôle de première citoyenne du canton, se garde de toute polémique et élude la question: «Le Tessin et la société en général se trouvent face à de nouveaux défis posés par digitalisation du monde du travail qui marginalise les gens. Les ruptures sociales risquent de s’accentuer. Il appartient donc à la politique de garantir à tous des chances égales grâce notamment à une bonne école publique et des outils de formation continue.»

Une carrière qui pourrait rebondir à Berne

En 2019, au terme de son année de présidence du Parlement cantonal, Pelin Kandemir Bordoli ne briguera pas une nouvelle candidature lors des élections cantonales. «Les statuts du PS limitent à douze ans la présence maximale au législatif et j’entends les respecter», explique-t-elle. Reste à savoir si Pelin Kandemir Bordoli songe à poursuivre sa carrière sous la coupole fédérale à Berne. Elle ne l’exclut pas: «On verra», conclut-elle laconiquement.

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