Inattendue, brutale, la crise du Covid-19 va-t-elle rebattre les cartes entre Bruxelles et ses partenaires avec lesquels elle doit négocier un accord cette année, en premier lieu Berne et Londres? La coopération accrue depuis le mois de mars entre Berne et Bruxelles dans la lutte contre la pandémie pourrait offrir une première réponse, tentante, par l’affirmative.

Ces dernières semaines, les contacts à haut niveau, y compris présidentiels, et les réunions ministérielles ayant associé la Suisse se sont en effet multipliés. Londres aussi a profité de plusieurs programmes européens. De cette collaboration de crise, des leçons pourraient être retenues et la «communication future plus facile», veulent croire certains connaisseurs du «dossier suisse». Mais l’enthousiasme et l’optimisme s’arrêtent là. Sur le fond, très peu risque de changer.

Pas de changement de partition

La semaine dernière, le Royaume-Uni a néanmoins ramené tout le monde à la réalité: alors que les négociations ont repris sur l’accord de libre-échange, Londres, selon le Français Michel Barnier, s’est arc-bouté sur ses exigences de tout ficeler en 2020 sans étendre la transition et utilise la pêche pour faire pression sur une Union européenne (UE) très vulnérable sur ce point. Londres rejette aussi l’offre de Bruxelles sur le «level playing field» ou la gouvernance: il ne veut pas d’accord global mais des accords sectoriels en fonction de ses intérêts.

Lire aussi: L’accord-cadre, une valse en quatre temps

Face à cette posture de fermeté, Bruxelles n’a donc aucune raison d’assouplir son jeu. Et avec Berne, les choses ne devraient pas être différentes. La «crise a été un catalyseur de bonnes volontés, l’atmosphère est plus détendue, ce qui pourrait perdurer, mais ça s’arrête à peu près là», tranche l’avocat Jean Russotto.

La Suisse a gagné du temps

Les canaux de communication seront en effet peut-être plus ouverts mais miser sur un changement de ton sur l’accord-cadre serait une erreur. «Les bases d’un accord Suisse-UE ne vont pas changer, les Suisses le savent bien», commente l’eurodéputé allemand Andreas Schwab, même si les deux blocs «coopèrent bien» dans la crise. Dans les faits, la Suisse a – involontairement – gagné du temps avec la crise. Mais une fois celle-ci passée et la votation organisée, Bruxelles devrait très vite reformuler ses attentes.

En temps de crise, il est tout à fait normal que les deux parties s’efforcent de se consulter et de s’entraider, et c’est ce que nous constatons. Cela n’a toutefois aucune incidence sur la position stratégique à long terme de l’UE sur l’accord-cadre qui reste essentiel pour faire progresser nos relations bilatérales

Eric Mamer, porte-parole de la Commission européenne

La Commission européenne le dit d’ailleurs elle-même. Dans une crise aussi grave, il est «tout à fait normal que les deux parties s’efforcent de se consulter et de s’entraider, et c’est ce que nous constatons», réagit le porte-parole Eric Mamer. Cela «n’a toutefois aucune incidence sur la position stratégique à long terme de l’UE sur l’accord-cadre qui reste essentiel pour faire progresser nos relations bilatérales». L’accord sur la table reste selon lui tout à fait «bénéfique pour les deux parties».

Deux modèles de plus en plus éloignés

Après cette crise et compte tenu de la stratégie britannique, il ne fait pourtant pas de doute que «Bruxelles et la Suisse auront plus de choses à partager que Bruxelles et Londres», poursuit Andreas Schwab. Alors que Londres s’oriente plutôt vers l’isolement, côté suisse, la crise pourrait permettre de renforcer la démarche «intégrationniste» qui était déjà à l’œuvre. Et s’il y a changement dans la relation UE-Suisse, il viendrait plutôt du côté suisse. De l’avis de certains de nos interlocuteurs, le pays pourrait faire le constat avec la crise qu’il vaut mieux davantage participer au marché unique que de s’en éloigner, encore plus avec la récession qui arrive. Et qu’un accord UE-Suisse sur la santé aurait, par exemple, pu être utile en temps de pandémie.

Lire également: Les relations Suisse-UE toujours otages du Brexit

La crise actuelle marque en tout cas pour beaucoup la rupture entre les deux dossiers suisse et britannique, que la Commission avait voulu lier dès 2016 après le référendum du Brexit pour rendre le modèle helvétique de moins en moins attractif. Continuer de lier les deux cas apparaît à leurs yeux de plus en plus inopérant avec un Royaume-Uni à l’approche très sélective et qui avait déjà signalé en début d’année ne vouloir ni marché unique, ni union douanière et surtout pas de libre circulation.

La carte «proximité»

«La Suisse, elle, a déjà accepté toutes les lignes rouges que se fixe Londres», notait déjà un proche du dossier en février. Avant le Covid-19, certains rêvaient même que la carte «proximité» puisse être utilisée par Berne pour faire du lobbyisme soft, par exemple pour retrouver un accès plein à Horizon Europe, le programme de recherche de l’UE, indépendamment de la signature de l’accord-cadre. Cette «tactique» est encore pour eux tout à fait valable aujourd’hui et encore plus «auprès des Etats membres qui ont remercié la Suisse d’avoir pris en charge certains de leurs patients».