Les chefs de l’armée suisse pleurent misère. Sur les vingt bataillons d’infanterie, à peine suffisants pour surveiller les dépôts de carburants, aéroports, nœuds ferroviaires et autres infrastructures stratégiques en cas de menace terroriste grave, on ne pourrait actuellement en équiper que cinq ou sept. Et encore, en puisant dans les écoles de recrues. Faute de moyens, l’armée doit donc s’attendre à une vague de pannes et d’incidents dans les années à venir. A moins que le ministre de la Défense, Ueli Maurer, admette la réalité: compte tenu de la situation militaire en Europe, l’armée suisse n’a plus besoin ni des chars ni de l’artillerie.

Récemment, devant les officiers zurichois, le chef de l’Armée André Blattmann, évoquait l’état de dénuement de l’infanterie. La cause de l’infanterie est toujours populaire. Par contre, notait-il, les troupes blindées, l’artillerie ou les troupes de reconnaissance seraient mieux dotées. Devant les officiers valaisans, le commandant des forces terrestres, Dominique Andrey, s’est livré aux mêmes constats. Selon lui, «on sait ce que l’on attend exactement de l’armée, mais les ressources allouées ne correspondent pas à cette volonté».

Les discours d’André Blattmann ou de Dominique Andrey ne tombent pas par hasard en ce début d’année: dans un mois leur chef de département devrait remettre au Conseil fédéral, son rapport sur la politique de sécurité, remanié et complété par un volet sur la coopération à l’étranger. Avec vraisemblablement une option sur le futur avion de combat.

Depuis des mois, Ueli Maurer martèle à chaque occasion qu’il lui manque 500 millions de francs, dès 2011, sur un budget de 4,9 milliards cette année, sans cela «nous ne serons plus en mesure d’assumer nos missions légales et constitutionnelles». Ou alors, si on lui refuse une augmentation du budget «que le parlement modifie la mission de l’armée».

En réalité, le ministre de la Défense, même s’il a annoncé vouloir encore réduire les effectifs, n’a aucune envie de couper dans le vif. Il veut «la meilleure armée du monde» a-t-il redit récemment. «Ueli Maurer songe toujours à une armée qui n’a jamais existé. Il a fait son service dans une troupe cycliste, il en garde la nostalgie. Il a une conception de l’armée de milice comme pilier des institutions suisses, au même niveau que la démocratie directe, et non d’un instrument au service du pays», analyse un officier supérieur.

C’est bien d’une armée classique, avec tout son système d’armement, infanterie, chars, artillerie, à laquelle songe Ueli Maurer. Pour cela, le ministre de la Défense et ancien président de l’UDC tente de rallier une majorité de centre droit, agrarienne, libérale-radicale et démocrate-chrétienne, autour de sa demande d’augmentation de crédits militaires. En octobre dernier, la Commission de politique de sécurité du Conseil national avait d’ailleurs demandé au Conseil fédéral d’accorder à l’armée suffisamment de moyens financiers.

Le ministre de la Défense espère encore éviter d’avoir à prendre une option que ne lui pardonnerait pas son propre parti: supprimer des missions et donc réduire encore effectifs et armement. «Je ne m’attends pas à ce que le futur rapport de politique de sécurité fasse véritablement des choix. Il sera dans la continuité et chacun y trouvera ce qu’il voudra», admet le conseiller national Yvan Perrin (UDC/NE).

Or, les spécialistes de la défense, y compris au sein des états-majors de l’armée, pensent que, faute de moyens suffisants, la Suisse ne pourra pas échapper à des coupes sévères. L’artillerie et les troupes blindées seraient alors les premières victimes. A vue humaine, la Suisse n’est plus menacée par une guerre classique, de haute intensité. On garderait juste un bataillon de chars et obusiers pour maintenir une certaine compétence et pouvoir remonter en puissance en cas de danger.

Dans une intervention à l’Université de Lausanne, la spécialiste européenne des questions de défense, l’ancienne conseillère nationale zurichoise Barbara Haering, voyait même en 2015 une armée suisse avec 8000 soldats prêts à intervenir rapidement et 40 000 hommes mobilisables dans un deuxième temps. Une armée axée sur la police aérienne avec des soldats professionnels et de milice volontaires, fortement engagée dans des opérations de maintien de la paix pour acquérir de l’expérience. Mais qui ne coûterait que 2,5 milliards de francs.

L’éditorialiste de Notre armée de milice écrivait en octobre qu’un changement de cap s’impose dans la stratégie militaire suisse et que le «modèle de l’armée est périmé». Mais pour Ueli Maurer comme pour une large majorité du parlement, l’armée suisse reste cette institution qui «rassemble et unifie», le lien fédéral décrit dans la «Stratégie de l’Armée suisse» de 2007. Cela vaut-il 4,9 milliards?