Mon frère, ma sœur (5/5)

Per Bo et Finn Mahler, champions de double en médecine sportive

Les deux frères ont développé un pôle national de médecine du sport à Meyrin, réputé internationalement, alors que cette spécialisation en était à ses balbutiements. Loin d’une médecine élitiste, ils visent à améliorer la qualité de vie de chacun

Cette semaine, «Le Temps» s’amuse à portraiturer ces fratries dont les membres se ressemblent (ou non).

Episodes précédents:

Peut-être est-ce le rêve de tout parent, que ses enfants s’entendent et fassent la paire, à l’image de Per Bo et de Finn Mahler. Il faut se les représenter, ces deux petits blondinets danois jouant au tennis, apprenant le français sur les terrains de foot du FC Versoix, dévalant les pistes à Val d’Isère, avec leurs quinze mois d’écart, et naviguant sur leur voilier au Danemark en été. Les heures de scolarité étaient plutôt une corvée, mais de l’Ecole internationale, ils ont conservé l’anglais, la langue qu’ils utilisent encore aujourd’hui entre eux pour se parler.

Nous sommes à la fin des années 1960, le droit des étrangers en Suisse n’était pas encore ce qu’il est. Le Tennis Club Versoix ne peut leur offrir le statut de membres, parce que les Mahler sont étrangers. Leur mère médecin danoise ne peut travailler, et lorsqu’ils passent leurs examens finaux, ils se font enfin naturaliser, c’est la condition pour pouvoir exercer. Durant leur adolescence, c’est donc sous les couleurs rouge et blanche, mais scandinaves, que les frères s’entraînent, à la Fédération danoise de ski. Finn, le cadet, se lance même dans une carrière professionnelle, entre l’école et l’Uni, interrompue par une blessure au genou. 

Pour comprendre l'athlète et ses plaintes, le médecin sportif doit lui-même en avoir été un. Il doit pouvoir parler salto avec le gymnaste, triple axel avec le patineur et grand jeté avec le danseur. Souvent, la réponse d’un médecin généraliste à un sportif qui a mal sera d’arrêter de faire du sport. Alors que le médecin sportif sait que les blessures font partie du cursus de l’athlète.

La médecine par tradition familiale

La voie médicale, les deux frères l’ont moins choisie par vocation que par tradition familiale. Per Bo se souviendra toujours de sa mère lui laissant le choix entre médecine et médecine dentaire, et lui de répondre: «Mais il n’y a pas autre chose dans ce monde?» L’orienteur professionnel, face à cet élève perplexe, l’interroge sur le métier de ses parents. «Médecins tous les deux? En voilà une bonne idée!» Après s’être longtemps demandé si cette voie lui convenait, Per Bo a un jour trouvé une réponse dans un livre de taoïsme. «J’ai compris qu’il faut faire confiance aux choix que l’on fait dans la vie, ce sont souvent les meilleurs compte tenu des circonstances. Cela m’a rassuré.»

Per Bo, marié à une Suédoise, a aujourd’hui deux enfants, Finn a épousé une Iranienne, et il en a trois. Chacun a une fille qui a suivi leur voie.

Le Centre de médecine du sport flambant neuf de l’hôpital de La Tour à Meyrin, inauguré en avril 2018, compte huit médecins sportifs, 30 physiothérapeutes, des chirurgiens, des ostéopathes, des psychologues du sport, un podologue et un nutritionniste. Finn Mahler en est le directeur médical. Des terrains de foot et de basket, un mur de grimpe, des pistes d’athlétisme et une piscine permettent aux sportifs de travailler leurs performances en situation.

A ce jour, la seule thérapie véritablement reconnue contre Alzheimer est l’activité physique. Nous avons un besoin génétique de faire du sport

Per Bo Mahler

Une chambre où l’on raréfie l’oxygène offre la possibilité aux coureurs de s’entraîner dans les conditions d’une altitude de 6000 mètres. Un tapis roulant antigravitationnel ne fait porter au sportif blessé que 20% du poids de son corps. Le chemin parcouru par les deux frères est immense: en 1995, ils ouvraient la première consultation de médecine du sport du canton dans un Portakabin de 20 m2, posé sur le parking de l’hôpital.

Lire à ce sujet: Genève, hub de la médecine du sport

La médecine du sport en était à ses balbutiements. A la fin de leurs études universitaires, Per Bo part se former en Australie, Finn en Angleterre. Comme pour un couple, travailler ensemble est risqué, ils en ont toujours été conscients, mais leur complémentarité les a aidés. Finn voyait les choses en grand, Per Bo pondérait son enthousiasme. Ils n’ont pas le souvenir de s’être un jour disputés.

L’aîné a un master en santé publique et a toujours travaillé sur le volet de la prévention et l’importance de l’activité physique chez la population. Il occupe en parallèle de ses consultations un poste au Service de santé de l’enfance et de la jeunesse. Alors qu’il est le médecin du Swiss Sailing Team et le suit à l’étranger, Finn s’occupe de l’équipe du FC Servette.

Le sport comme prévention

«Les patients qui viennent ici peuvent être impressionnés par un sportif connu croisé à la sortie du cabinet et se demander ce qu’ils font là. Mais 80% de notre patientèle est constituée de sportifs du dimanche, des gens qui veulent continuer à pratiquer des activités tout au long de leur vie, et nous tenons à valoriser cela», indique Finn. On sait désormais que l’activité physique est capitale pour la santé, et que les personnes actives sont les mieux protégées face à de multiples maladies et pathologies. «A ce jour, la seule thérapie véritablement reconnue contre Alzheimer est l’activité physique. Nous avons un besoin génétique de faire du sport», rappelle Per Bo.

Finn s’est petit à petit spécialisé dans le genou, trois articulations qui constituent 95% de son activité. «Une bonne partie des sports mobilisent principalement les jambes, et les genoux sont poussés à l’extrême. Paradoxalement, la motivation, qualité principale d’un bon sportif, est aussi le plus grand facteur de risque de blessures», relève-t-il.

Papa directeur de l’OMS

Ce portrait journalistique arrive quelques années trop tard. Le papa, directeur général de l’OMS durant quinze ans, et sa femme, médecin sur les navires militaires pendant la guerre de Corée, ne sont déjà plus de ce monde. Eux qui auraient été si fiers de découvrir leurs deux fils en dernière page du journal de leur pays d’adoption.

Leur maman a tenu durant des années une chronique dans l’hebdomadaire danois Sondags-B.T. Elle y répondait à une question de lecteur, un peu à la façon de Rosette Poletti dans Le Matin Dimanche, puis a fini sa carrière comme cheffe de psychogériatrie aux HUG. Leur mort les a tellement touchés que Per Bo s’est octroyé une année de pause dans sa vie pour partir faire le tour du monde. Les médecins Mahler ce sont eux, désormais. Et la Suisse a de la chance de les avoir.

La semaine prochaine: Ces Genevoises qui auront une rue à leur nom au bout du lac.

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