Pour l’amour de Dieu, bien sûr. Pour l’amour du Christ, aussi, puisque c’est Pâques et chez les chrétiens le moment de la Résurrection. Pour l’amour de Diana, sa femme, épousée il y a un quart de siècle à Bucarest, alors qu’il travaillait, comme elle, au fameux Musée du paysan. Il s’y occupait des objets d’art religieux. Et elle, des objets de fête. Ils ont vite compris que ça allait bien ensemble. Pour l’amour de Petra enfin, leur fille, née il y a bientôt quatorze ans. Alexandru Tudor, curé catholique au bord du Léman, à Vevey, a 53 ans cette année. On lui donne du Mon Père lorsqu’on le croise. Mais à la maison, en famille, c’est pour de vrai et sans majuscule.

Il porte la barbe qui lui donne un air un peu oriental, le col romain, et un jeans sombre. Pour les photos, il a enfilé un veston venu de son pays d’origine, et dont il trouve les motifs imprimés proches de l’art du vitrail. Cela le fait sourire, et donne à entendre encore davantage le roulement heureux de cette voix où chante encore l’accent du Danube d’autrefois. Car pour saisir comment cet homme a pu réussir le miracle de la famille dans un catholicisme qui refuse cette possibilité à ses servants depuis des siècles, il faut commencer par le début. Retourner dans la Roumanie des années 1980, celle d’un des pires satrapes communistes du XXe siècle, Nicolae Ceausescu.

La religion, l’opium du peuple

C’est dans cet univers bloqué, fliqué et dangereux pour toute pensée non conforme, qu’il grandit. La religion n’y était même pas un refuge possible: elle était considérée par la dictature comme un reliquat de l’ordre ancien, le fameux opium du peuple que le communisme martial et matérialiste de l’autoproclamé «génie des Carpates» avait d’ailleurs pour mission d’éradiquer. Tenir et résister dans sa foi, c’était ainsi se mettre en travers du régime. Ce fut pourtant son choix et son courage, à Alexandru, lorsqu’il décide, à 20 ans, d’entreprendre des études de théologie. «Je ressentais l’inverse d’un enfermement dans l’idée de l’Eglise. Au contraire, j’y voyais un immense, peut-être le seul, espace de liberté.» Une liberté que les Roumains arracheront deux ans plus tard à leur dictateur, renversé en quelques jours par la révolution.

L’Eglise, en Roumanie, c’est principalement l’école orthodoxe. Cette branche chrétienne ancestrale permet à ses prêtres le mariage. Et Alexandru Tudor, dans ce pays qui se reconstruit comme il peut, dans les années 1990, entend bien se marier avant même d’être ordonné. C’est ce qu’il fait en 1995, peu après avoir rencontré Diana. Elle partage sa foi, ce qui est fondamental. «Le mariage est un sacrement, rappelle Alexandru. Mais l’amour que l’on porte à Dieu est aussi une forme de lien presque conjugal. Il peut servir de modèle, de force. Je ne crois pas du tout que ce soient des amours concurrents. Au contraire, ils se nourrissent.»

Dès 1997, le jeune prêtre orthodoxe se retrouve en Suisse avec sa femme, en formation post-grade à l’Université de Neuchâtel d’anthropologie religieuse. Le pays leur plaît. Ils ne le quitteront plus. Puis naît l’idée de mettre sur pied une paroisse orthodoxe; il n’en existe pas dans le canton. Le Père Alexandru en devient le prêtre à partir de 2004. Ses ouailles sont Grecques, Serbes, Roumaines, Erythréennes, Suisses aussi. Une expérience faite de moments forts et qui a transformé aussi sa vision du christianisme: «Nous n’aurions pas pu créer cette paroisse sans l’aide et le soutien des catholiques et des protestants. Les questions de formes, de pratique liturgique, peuvent différer, mais sur le fond, j’ai compris à quel point nous étions proches.» Il ressent cette proximité encore plus évidente avec les catholiques: «En plus, ils aimaient notre liturgie orthodoxe», sourit-il.

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Un fort courant nationaliste

Malheureusement de cette ouverture montent aussi des tensions qui le navrent. «Au sein des Eglises orthodoxes, il y a des traditions très différentes selon les pays. Une sorte de nationalisme, d’ethnicité revendiquée par certains, qui vient aussi de l’absence d’une structure ecclésiologique universelle, comme les catholiques l’ont avec la figure du pape.» Des exigences de plus en plus fortes, contraires à sa propre vision de l’Eglise, poussent Alexandru à vivre différemment sa foi chrétienne.

«En 2012, j’ai contacté Monseigneur Charles Morerod.» Les deux hommes s’entendent bien. Le Père Alexandru se retrouve face à un évêque de Fribourg, Lausanne et Genève qui non seulement juge compatible avec le catholicisme la possibilité d’une intégration , mais l’accueille avec d’autant plus d’enthousiasme que, explique le Père, «Mgr Morerod connaît très bien la religion orthodoxe». Alexandru Tudor lui trouve aussi des qualités rares d’entregent et de volontarisme: «Il a eu du courage, vraiment. Il a pris ce dossier en main personnellement, l’a mené jusqu’à Rome, expliquant ma démarche, mon parcours. Il s’agissait tout de même de faire d’un homme marié et père de famille un prêtre catholique, ce n’était ni simple, ni évident.» Lui, pendant ce temps, rejoint la Faculté de théologie catholique de l’Université de Fribourg, approfondit sa doctrine catholique. «Et je me suis formé sur le terrain à la pastorale.»

Il faudra quatre années. Depuis 2016, il est devenu le prêtre de ce miracle inter église le Père Alexandru peut célébrer selon le rite byzantin aussi bien que romain. A part lui, il n’y a en Suisse que deux autres prêtres catholiques mariés, qui ont suivi des trajectoires cousines: un Libanais venu par l’Eglise maronite, et un autre d’origine irakienne.

Il est d’abord affecté à Semsales, dans le canton de Fribourg, puis désormais à Vevey. Comment réagissent ses paroissiens devant ce curé avec femme et enfant? «Il leur arrive d’être surpris, au début, ce qui me semble très normal. Ils me posent des questions sur le comment et le pourquoi. Je leur explique l’expérience qui est la mienne, et très franchement, je n’ai pas rencontré un seul prêtre ou laïc catholique qui m’ait dit clairement qu’il n’était pas d’accord.»

«Je ne vois pas d’opposition entre un engagement avec le Seigneur et celui entre un homme et une femme»

Que ses ouailles acceptent son statut particulier est une chose, mais comment lui, Père Alexandru, juge-t-il le célibat des prêtres? «Si les catholiques ont commencé à interdire aux prêtres le mariage il y a des siècles, c’est une discipline plus qu’une question de doctrine. Pour des questions pragmatiques et de gestions des affaires de l’Eglise, comme la conservation du patrimoine de l'Église. Mais il ne faut pas confondre le célibat – qui peut être un choix – et le mariage. Dans le catholicisme, comme dans l’orthodoxie, le sacrement du mariage est l’équivalent de l’eucharistie. Un prêtre doit donc se consacrer entièrement à son amour pour Dieu. Je ne vois pas d’opposition entre cet engagement envers le Seigneur et celui entre un homme et une femme.»

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Alexandru Tudor ne se voit pour autant pas comme une tête de pont théologique, ou un militant du mariage des prêtres catholiques: «Je reste une exception. Je respecte infiniment le pape et sa mission qui est de conserver l’unité de l’Eglise, d’éviter les divisions. Je ne crois pas un instant que ce soit à moi de donner des leçons. Tout ce que je peux faire, c’est de prêcher modestement par mon exemple, de montrer que c’est possible. Mais on ne peut pas espérer que tout change trop vite.»

Repenser et revaloriser le rôle de la femme

Il pense cependant que le mariage est une belle mise en avant de la chasteté et du célibat comme choix possible et conscient, mais pas comme option unique. Le rôle de la femme dans l’Eglise catholique s’en trouverait renforcé avec une évolution dans ce sens: «Quand je suis devenu prêtre catholique, mon épouse se sentait assez isolée. Elle ressentait un vide, il n’y avait pas de place pour elle. Ma femme a dû batailler pour s’intégrer à l’Eglise catholique par ses propres efforts, malgré l’indifférence des structures. La fonction de la femme dans l’Eglise doit être entièrement repensée et revalorisée.»

Il va ainsi célébrer Pâques, la plus grande fête des chrétiens, par une messe en solitaire, et ne se laissera pas arrêter par la crise sanitaire: «C’est une fête de réunion, évidemment mais c’est aussi une bonne expérience religieuse de la vivre autrement. Grâce à l’Esprit du Seigneur et à sa Résurrection, nous pouvons transformer cette communauté solide de personnes et de sens dans une communion spirituelle parfaite, éternelle et divine. Cela devrait nous rassurer durant ces temps troubles.» Dans le regard de sa femme Diana et de sa fille Petra, le Père catholique Alexandru Tudor sait depuis toujours qu’il y a, à chaque seconde, la lumière d’un Dieu qui ressuscite.