Le constat est édifiant: depuis 2003, et il y a quelques semaines encore, les radicaux ne parlaient que du PDC, et vice-versa. Chacun se demandait lequel des deux partis serait devant l'autre lors des prochaines élections fédérales. Or, pour les deux formations bourgeoises, le péril est désormais «vert». De l'avis des observateurs, les écologistes continueront de progresser. D'autant plus qu'ils revendiquent depuis samedi un siège au Conseil fédéral (LT du 03.04.2006), siège qu'ils sont quasi certains de ne pas obtenir en 2007 (lire ci-dessous), comme l'explique Pascal Sciarini, professeur de sciences politiques à l'Université de Genève.

Pour Michael Hermann, spécialiste en géographie politique à Zurich, le second siège UDC au Conseil fédéral et plus généralement un degré de polarisation sans précédent a conduit à l'envolée des Verts: «Le bloc bourgeois est surreprésenté au Conseil fédéral par rapport à sa réelle force électorale. D'où un retour de balancier dont profitent la gauche en général et les Verts en particulier.» A ses yeux, afin de renforcer encore leur position, rien de tel, pour ces derniers, que d'afficher un désir d'endosser des responsabilités gouvernementales, sans toutefois y parvenir lors des prochaines élections fédérales. «Ils bénéficieront dès lors du même sentiment d'injustice que l'UDC en 1999, lorsque le parlement avait privé la formation de Christoph Blocher d'un second siège au Conseil fédéral contre toute logique arithmétique.»

Scénario idéal pour les Verts? Le statu quo: «La composition actuelle du collège tendrait à faire croire que l'électeur moyen, centriste, est radical. Or, en Suisse, il a toujours été PDC et l'est encore. Tant que la boussole reste décalée, les Verts continueront de progresser», analyse Michael Hermann.

Progression particulière chez les jeunes

Cependant, la seule conjoncture politique ne suffit pas à expliquer leur succès. «Dans l'opposition, le parti joue son rôle de façon nettement moins dogmatique que les socialistes», commente Pascal Sciarini. Il aurait moins d'idées arrêtées sur la gestion des finances ou du service public, par exemple. Mais c'est suffisant, juge le Genevois, pour appâter une partie de l'électorat du centre droit. Et notamment une jeune génération qui cherche une orientation politique différente de celle de ses parents. D'ailleurs, en chiffres, la progression des écologistes s'appuie principalement sur la tranche d'âge des 18-24 ans.

Les électeurs ne font pas la différence entre les tendances

Le PS, lui, se voit privé d'une part de ce gâteau à cause de son étiquette syndicaliste, souligne Pascal Sciarini. N'est-ce pas paradoxal, si l'on sait que le groupe écologiste au Conseil national se situe à gauche des socialistes? «Il y a plusieurs familles au sein des Verts», souligne le politologue. Mais les pragmatiques (par nature ou parce qu'ils ont été élus dans des exécutifs), les fondamentalistes (écolo-féministes) toujours très présents en Suisse alémanique et d'autres tendances plus ou moins libérales ne menaceraient pas la cohésion des Verts.

L'électeur ne ferait en effet pas la distinction entre les différentes mouvances. Pour lui, les écologistes constituent une nouvelle formation qui monte. Et les différentes familles du mouvement permettent à autant de milieux de s'identifier à elles. Ainsi, poursuit Pascal Sciarini, les Verts font allègrement converger une partie de l'électorat déçu du centre droit et bon nombre d'ouvriers non qualifiés. «Attention, cependant, à ne pas surestimer la progression», pondère-t-il. Selon les chiffres de mi-législature, les écologistes ne récoltent encore que 8% des intentions de vote, contre 7,6% en 2003.

Michael Hermann perçoit néanmoins un élément inédit dans l'histoire dans cette avancée: «Contrairement à l'UDC, dont la progression était partie de Zurich pour faire ensuite tache d'huile, les Verts progressent aux quatre coins du pays, certaines régions rurales mises à part.»

Les écologistes fédèrent différents courants

Le chercheur attribue partiellement ce succès à un changement de perception des enjeux écologiques: «Ce thème ne figure plus dans le peloton de tête du baromètre des inquiétudes de la population. Et le parti a su en tirer profit. Moins militant, il a cessé de peindre le diable sur la muraille: il ne fait plus rimer écologie avec privation et n'oppose plus la protection de l'environnement à l'économie. En prônant un concept a priori flou - celui du développement durable au sens large - au travers d'un discours plus pondéré, il fédère différents courants marqués par une fibre écologique, mais dont ce n'est pas la seule préoccupation. Cela aide les Verts à se distinguer comme une formation qui défend des valeurs par opposition à un parti d'idéologie comme l'est le PS.»

Si le Zurichois est lui aussi d'avis que les Verts gagneraient à entrer au Conseil fédéral en 2011 plutôt qu'en 2007, il estime néanmoins qu'il leur sera parfaitement possible de prendre des responsabilités gouvernementales au niveau fédéral, tout en continuant de jouer l'opposition dans les législatifs. «A condition, justement, de ne pas trop se profiler? et de ne pas verser dans l'idéologie, ils ne perdront pas leur âme.»