Santé

La perspective d'une assurance dentaire alarme la profession

A l'approche de la votation genevoise, une étude comparative, commandée par la Société suisse des médecins-dentistes, affirme que les pays disposant d’une couverture dentaire obligatoire ne sont ni plus égalitaires ni plus solidaires que la Suisse

L’instauration d’une assurance dentaire n’engendre pas un système de santé plus solidaire ni des prestations égalitaires: c’est la conclusion d’une étude transnationale commandée par la Société suisse des médecins-dentistes (SSO) à l’économiste de la santé, le docteur Willy Oggier. Basé sur une comparaison entre l’Autriche, l’Allemagne et la France, trois pays dotés d’une couverture dentaire obligatoire, le rapport examine ses effets sur l’étendue des prestations et les règlements relatifs au remboursement des frais.

A moins de deux semaines de la votation genevoise sur l’initiative de l’extrême gauche pour une assurance dentaire obligatoire, la SSO craint-elle un succès dans les urnes? «Non, répond, son porte-parole, Marco Tackenberg. La problématique de l’accès aux soins dépasse le cadre genevois et nous préoccupe depuis de nombreuses années.»

Si elle combat l’initiative, la faîtière nie toutefois vouloir défendre un «libéralisme extrême» ou approcher le débat avec des «œillères idéologiques». «Le système de santé suisse fonctionne pour la très large majorité de la population. Il reste néanmoins perfectible. Nous ne sommes pas contre le fait de s’inspirer des solutions à l’étranger, si elles sont bonnes.»

Qualité en baisse

Or, selon Willy Oggier, c’est loin d’être le cas. En Allemagne, par exemple, où un système dual prévaut, l’assuré peut choisir, en fonction de son salaire, entre une assurance publique ou privée. «Dans le second cas, il ne cotise pas un centime à l’assurance publique, souligne Willy Oggier. Ce qui est tout sauf solidaire.» Conséquence selon lui: la qualité générale des prestations baisse.

«Les plombages sont prévus pour durer quatre ans, illustre le docteur Olivier Marmy, membre du comité central de la SSO. En Suisse, c’est trois fois plus. A force de traiter sans cesse la dent, il y a un risque important de détérioration.» Il souligne par ailleurs que le patient allemand doit encore financer au minimum 10 à 20% de ses frais: «C’est pourquoi les soins supérieurs à 500 euros restent inaccessibles pour 40% de la population.»

Lire aussi: Après Vaud, Genève votera sur une assurance dentaire solidaire

En Autriche, pas de libre choix: «L’enfant est couvert par l’assurance de ses parents, le collaborateur par celle de son employeur, précise Willy Oggier. Or, l’étendue de la couverture diffère selon les professions. Les caisses d’assurances pour fonctionnaires, avocats ou médecins délivrent une gamme de prestations bien supérieure à celles qui accueillent les salariés plus précaires.»

«Médecine à deux vitesses»

En France, les prestations fournies par un praticien lié à une assurance sont remboursées à hauteur de 70%. Lorsqu’il s’agit d’un médecin indépendant, le taux de 30% à la charge du patient augmente encore. «Ceci pousse les assurés à souscrire des assurances complémentaires, souligne Willy Oggier. A terme, les soins de haute technicité et de meilleure qualité seront de plus en plus réservés aux segments privés et les assurés qui dépendent des prestations intégralement prises en charge n’y auront pas accès.»

Lire également: Ces Suisses plombés par leurs frais dentaires

«En clair, ce qui est présenté comme de la solidarité à l’étranger ne l’est pas, conclut Willy Oggier. Ce qu’on constate, c’est au contraire une médecine dentaire à deux vitesses, avec qualité et innovation, d’un côté, et prestations inférieures, de l’autre.»

70% des personnes qui renoncent aux soins n’ont pas conscience des prestations offertes

Olivier Marmy, membre du comité central de la SSO

Dans son étude, le consultant indépendant est parti d’un constat remis en question par les initiants: en matière de santé bucco-dentaire, le comportement individuel permet d’éviter la plupart des maladies. Depuis le début de la campagne, le camp du non pointe les «effets pervers» de l’introduction d’une assurance dentaire. «L’intérêt des pouvoirs publics à informer la population baisse, les efforts dans la prévention aussi, ce qui, à terme, péjore l’état de santé bucco-dentaire», affirme Olivier Marmy.

Sur la même thématique: Les Genevois, ces habitués du tourisme dentaire

Pour l’heure, l’ampleur du renoncement aux soins dentaires fait par ailleurs l’objet d’une bataille de chiffres. Estimé à environ 6% en Suisse, il atteint 8% en France, 4,5% en Autriche et 4% en Allemagne. Olivier Marmy a une explication pour la Suisse: «70% des personnes qui renoncent aux soins n’ont pas conscience des prestations offertes, souligne-t-il. C’est pourquoi il est nécessaire d’investir dans la sensibilisation, la prévention et l’information.»

«La Suisse a les moyens»

Les conclusions de l’étude de la SSO n’ébranlent pas Jean Batou, député d’Ensemble à Gauche au Grand Conseil genevois. «Le modèle que nous préconisons n’est pas calqué sur la France, l’Allemagne ou l’Autriche, prévient d’emblée Jean Batou. Quoi qu’il en soit, dire que de mauvaises assurances dentaires ont été introduites ailleurs et qu’elles ne sont pas parvenues à éliminer les inégalités sociales n’empêche pas de créer une bonne assurance ici, dans un pays qui en a les moyens.»

A quoi ressemblera-t-elle exactement? La réponse reste floue. «Le catalogue des prestations n’est pas encore fixé, reconnaît Jean Batou. A priori, il comprendra les soins qui peuvent avoir une incidence sur la santé, orthodontie y compris, en excluant toute intervention strictement esthétique.»

Evaluée à un coût de 150 à 260 millions de francs, l’assurance sera-t-elle viable? «Le coût global des soins dentaires pourrait baisser, parce qu’on disposerait d’un contrôle sur les tarifs des dentistes, il pourrait aussi augmenter parce que des gens qui se privent aujourd’hui de soins par manque de moyens pourraient y avoir accès.»

«La santé est l'affaire de tous»

«Cessons de dire que les dents sont une affaire d’esthétique et qu’on peut se passer d’intervenir, assène Jean Batou. Nous ne sommes pas tous égaux en matière de santé bucco-dentaire. Pour une personne âgée avec peu de ressources, la pose d’un implant dentaire aura des conséquences importantes, non seulement financières mais aussi en termes d’alimentation et donc de santé.»

A ses yeux, une assurance obligatoire permettrait de mieux maîtriser les coûts et surtout d’en répartir la charge de manière plus solidaire. «Contrairement à ce que les opposants affirment, la santé n’est pas une question individuelle, c’est l’affaire de tous.»

Publicité