Luc Barthassat doit être l’un des rares élus à savoir très précisément ce qu’est le glyphosate. Le conseiller d’Etat PDC a utilisé cet herbicide dans les 45 hectares du domaine familial à Bardonnex, lorsqu’il était agriculteur, puis sur les pelouses de ses clients, comme paysagiste.

«Il y a encore 20 ans, on ne se rendait pas compte des risques que nous encourions d’aller au-delà des doses prescrites, se remémore-t-il. Dans nos vignes, le long des routes, dans les cimetières. Car c’est une cochonnerie de produit lorsqu’il est mal utilisé.» Et le magistrat de soulever le bas de son pantalon pour exhiber son mollet droit, tatoué et gonflé: «En plein été, je ne mettais pas toujours mes bottes lors de l’épandage. Les veines de mes mollets sont atteintes.»

L’interdiction des pesticides chimiques à Genève, demandée par son parti cette semaine sous la forme d’un projet de loi constitutionnelle, devrait donc réjouir à double titre le magistrat chargé du Département de l’environnement, des transports et de l’agriculture. Bizarrement, non. Interrogé sur ce point, il parle de «loi Buchs», du nom du président de son parti, que ce dernier aurait concoctée dans son coin. Une démarche hâtive, faite «sans consulter les professionnels et la base du parti», selon lui.

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Consultation des milieux agricoles

«Des projets d’interdiction, il y en a plusieurs», reprend le ministre. Les Verts ont déposé hier une résolution pour que Genève encourage Berne à interdire le glyphosate. Cet été, une autre résolution demandait que le canton agisse auprès de la Confédération pour interdire les insecticides nocifs pour les abeilles.

«Toutes les idées de réglementation sont bonnes à prendre. Par contre, parler d’interdiction dans ce registre est contre-productif, conclut le ministre PDC. Car ça déresponsabilise les acteurs et les parties prenantes. C’est d’ailleurs l’approche retenue dans le cadre du groupe de travail «Phytosanitaire» que j’ai mis sur pied avec l’ensemble des acteurs concernés par la question des pesticides. Je veux arriver au bout de cette consultation avec des recommandations, des propositions de formation et des aides pour les agriculteurs qui veulent se passer des pesticides. Il faut expliquer pourquoi il est nécessaire de faire le maximum pour s’en passer et fixer ensemble un calendrier qui permette d’utiliser des produits de substitution.»

Interdiction stricte contre accompagnement. C’est la ligne de friction entre le conseiller d’Etat et son président de parti. A quelques mois des élections cantonales, cette divergence fait tache. Bertrand Buchs fait-il cavalier seul pour se mettre en avant, comme le sous-entend son ministre?

La décision de lancer un projet de loi constitutionnelle a été prise lundi par les élus PDC au Grand Conseil. Luc Barthassat a dû quitter ce caucus avant que cet objet ne soit abordé. Bertrand Buchs, lui, était absent suite à un décès dans sa famille. «Il y a eu débat sur la question de l’interdiction, mais le groupe était majoritairement pour», relève Guy Mettan, qui a assisté à l’entier de la réunion. «Tous les élus ont voté pour, sauf une abstention», souligne Bertrand Buchs. «Les députés ne sont pas toujours en parfaite osmose avec leur conseiller d’Etat, relance Guy Mettan. Regardez le groupe PLR, qui contredit les siens en permanence.»

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Un groupe de travail peu connu

Plus étonnant: les élus ignorent l’existence du fameux groupe de travail, qui réunit pourtant l’essentiel des professionnels actifs dans l’agriculture à Genève, dont AgriGenève, le syndicat paysan. Aucun des députés que nous avons interrogés, dans plusieurs partis, n’en avait entendu parler.

«Je ne me suis pas fait des amis chez les paysans, reconnaît Bertrand Buchs. Mais il est urgent d’avoir un débat public sur la question de l’usage des pesticides. La confiance est rompue entre les consommateurs et l’industrie chimique. Luc Barthassat n’est pas content et dit qu’avec les professionnels ils ont déjà pris une série de mesures. Pourquoi ne l’ont-ils pas dit avant? Le débat que nous lançons leur permettra de les expliquer et de rassurer les gens.»

Plus largement, ce hiatus entre le niveau de connaissance des députés et la politique du magistrat semble révélateur de la méthode de travail de Luc Barthassat. «Il adopte une démarche intéressante pour introduire la société civile dans le débat, relève Delphine Klopfenstein, députée verte, auteure de la résolution déposée hier. Mais il y a très peu de transparence.»

L’élue, très active sur ces questions (c’est elle qui avait déposé cet été la résolution pour protéger les abeilles) ignorait tout du groupe Phytosanitaire. Elle est pourtant active dans le «comité agricole», qui réunit notamment députés et agriculteurs en marge du Grand Conseil.

«Au final, cette méthode où l’on discute à plusieurs pour faire le point, que l’on avait déjà observée sur les questions de transports, n’amène pas de proposition efficace et concrète», regrette l’élue. Mais cette fois, la désobéissance des députés PDC pourrait donner tort à la Verte, en faisant évoluer le dossier des pesticides à Genève.

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