Il faut bien regarder la pomme d'Adam du divisionnaire Peter Regli, lorsqu'elle remonte brusquement vers le haut de la gorge et qu'elle en redescend furtivement. Il faut observer le seul signe d'agitation que le général suisse de 55 ans laisse paraître lorsqu'il est acculé dans les cordes. Car quand s'annonce le danger, devant les caméras de Diienstig-Klub par exemple, on cherchera en vain chez l'officier le moindre mouvement des mains, posées bien à plat sur ses jambes, comme accrochées solidement au manche à balai d'un avion. On aura beau guetter l'anxiété sur le visage lisse, le frétillement de moustache qui trahirait l'inconfort, on ne trouvera pas chez cet homme-là d'autre indice de la bagarre intérieure qu'il livre.

Deux grandes guerres

Le général déchu, finalement déboulonné de son socle de marbre par les turpitudes d'un petit capitaine-comptable, a endossé depuis le début du scandale l'uniforme qui lui va à ravir et qu'il n'a, dans le fond, jamais quitté: celui du militaire en résistance, encerclé par l'ennemi. Entré au service de renseignements de l'aviation en 1981 déjà, au cœur de la guerre froide, Peter Regli aura livré deux grandes guerres dans sa vie de militaire professionnel: l'une contre le communisme et les Soviétiques, le front extérieur, qu'il aura l'occasion de toucher de plus près lors de son séjour d'attaché militaire à Stockholm, dans les années 70. L'autre contre le front intérieur, la presse, le scandale, la gauche qui réclament sa tête avec insistance dès ses premières bavures à la tête du service de renseignements, en 1990. Deux guerres, il est vrai, sans mitraille ni shrapnells, mais qui le laissent agonisant, tombé au champ du déshonneur.

Car Peter Regli aura finalement tout perdu dans la bataille, à commencer par le rêve un peu fou qu'il a caressé, dans le courant du mois de mars, de diriger l'aviation suisse, lui le pilote «jusqu'à s'en rendre malade». Mais le parcours d'un militaire vers la gloire est semé d'embûches, telle une piste d'entraînement dans la jungle hostile. Et le passage obligé du renseignement pour accéder aux fonctions de pilote en chef aura finalement été fatal à Regli, qui était sans doute aussi peu fait pour être espion que Dino Bellasi pour être comptable. En pleine polémique sur ses relations troubles avec les militaires de l'apartheid, le soutien du Tessinois Flavio Cotti à l'enfant d'Airolo n'a pas suffi pour le propulser dans les airs.

Aujourd'hui, il ne reste au divisionnaire Regli qu'une chose à défendre, son honneur d'homme et de militaire. Ce qu'il fait avec l'éloquence polyglotte – il parle même chinois – et l'indéniable panache que chacun lui reconnaît. Il brave les interdictions de parole de ses supérieurs, cherche des noises au procureur de la Confédération Carla Del Ponte, affronte la presse avec culot: «Je suis un loyal serviteur du pays, de son gouvernement et de son peuple», a-t-il lancé dans une envolée lyrique qu'il affectionne. Il le fait avec la conviction et la froide détermination qui l'ont animé lorsqu'il se battait contre les Russes, fier d'être seul à veiller lorsque le pays était endormi. Comme aux commandes des lourds Hunter qu'il a pilotés, Peter Regli garde l'œil sur l'horizon et le doigt sur la commande du siège éjectable. Sûr, aussi, que ce pays aime les héros – il en a si peu – et saura reconnaître en lui le descendant direct d'une famille uranaise du XVe siècle qui, le dos au Gothard, rejeta l'envahisseur à coups de hallebardes. Le peuple, il est vrai, le lui rend bien. A la question «Peter Regli doit-il s'en aller?», posée par le SonntagsBlick à ses lecteurs, bien avant l'affaire Bellasi, 98% des Suisses avaient répondu par la négative, certains écrivant que la Suisse «avait besoin d'hommes comme lui». La résistance a changé d'ennemi mais chez Peter Regli, elle se décline sur le même mode: l'assurance d'être du côté du bon droit et de la justice, la certitude que dans tous les bons romans le gentleman s'en sort toujours, la conviction de servir une «Cause» de droit divin, la défense de la Suisse. Quitte à risquer, au nom de «La Cause» – un des mots préférés de Peter Regli –, quelques figures libres assez peu démocratiques. Ce qui n'a pas empêché cet instructeur de ski acrobatique de toujours retomber sur ses pieds, jusqu'à sa suspension.

Les accrocs dans la combinaison de latex du Superman de la nation? Ils en disent beaucoup sur la personnalité complexe et finalement impénétrable du divisionnaire. Ainsi, son amitié dangereuse avec feu le trafiquant d'armes Jürg Jacomet, qui aura sans doute précipité sa chute. Au nom de la sacro-sainte «camaraderie militaire», Peter Regli fera de Jacomet son agent privilégié sur l'Afrique du Sud, fermant les yeux sur ses relations avec les exécutants des basses œuvres de l'apartheid, allant jusqu'à les fréquenter. Ignorant la précaution élémentaire qui veut qu'un chef des renseignements ne rencontre pas personnellement ses sources, il ira jusqu'à sortir du pétrin son contact, impliqué dans un trafic d'uranium. «On a abusé de mon amitié», se défend Regli.

Sans scrupule

Tête pensante des échanges de pilotes avec l'Afrique du Sud, très probablement également à l'origine de l'infiltration du CICR par des pilotes-espions du renseignement suisse, Peter Regli aura aussi montré le peu de scrupules et de sens politique dont il peut faire preuve, au nom d'un «réalisme» qui consistait à considérer qu'en pleine guerre froide, «les ennemis de nos ennemis sont nos amis». Les contacts étroits menés avec les militaires sud-africains doivent autant sans doute à ce manque de scrupules qu'à cette sorte de vanité, courante chez les militaires suisses, à rencontrer des soldats étrangers qui sentent l'odeur de la poudre, la vraie, pas celle des stands de tir.

Pour le reste, les seuls vrais reproches, sur la base des faits connus, qui peuvent être adressés au général déchu semblent finalement plus à voir avec de l'impéritie pour le poste – un petit côté misfit, diraient les Anglo-Saxons – qu'avec de la méchanceté. Ses lacunes en gestion, ses démonstrations à la hussarde sur les «manipulations de la presse» ou «le danger d'islamisation de la Suisse» n'auraient dû lui valoir, au pire, qu'une marionnette au Muppet-Show. Elles lui valent aujourd'hui plusieurs enquêtes administratives et une mise à pied. C'est dire si le divisionnaire Regli doit amèrement regretter d'avoir quitté le vrai métier qu'il affectionne, celui où, vus des nuages, le contrôle parlementaire et la presse semblent si minuscules.