Environnement

Comment le petit canton du Jura a fait plier les géants de la chimie à Bonfol

Cinquante-cinq ans après le début de l’entreposage de déchets à Bonfol par les entreprises chimiques bâloises, seize ans après l’injonction de Pierre Kohler d’assainir, le dépôt vient d'être vidé de ses près de 200 000 tonnes de déchets dangereux

Nous republions cet article de mai 2016 racontant l'histoire du combat du canton du Jura contre huit entreprises chimiques bâloises, pour faire vider la décharge chimique de Bonfol, dont les 202'000 tonnes de déchets et d’argile polluée viennent d'être enfin vidés cette semaine.


La date est prudemment tenue secrète. Tout indique que le 24 juin prochain, les derniers déchets chimiques et toxiques entreposés entre 1961 et 1976 dans une glaisière près de Bonfol, en Ajoie, seront déterrés et évacués. Il faudra encore au moins deux ans pour terminer l’assainissement, mais il s’agit d’une étape majeure dans une saga qui a conduit du pire au succès.

Tout est parti du «projet modèle» des années 1960. Plutôt que de déverser ses déchets en mer du Nord – «les entreprises qui ont évacué leurs déchets ainsi ne sont curieusement pas inquiétées», souligne Michael Fischer qui dirige les travaux à Bonfol –, la chimie bâloise a cherché un espace confiné et imperméable. Après avoir extrait l'argile pour fabriquer des catelles, Bonfol disposait d’une grande glaisière. Entre 1961 et 1976, selon les techniques et les perceptions de l’époque qui heurtent aujourd’hui, 114 000 tonnes de déchets ont été entreposés à Bonfol, sans inventaire, pêle-mêle. Un couvercle de terre a rebouché le tout.

Globalement étanche, la décharge a pourtant connu des ratés : de l’eau s’est infiltrée par le couvercle, il a fallu réaliser plusieurs opérations de rafistolage qui ont coûté 28 millions.

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En 2000, l’improbable duo composé du ministre jurassien Pierre Kohler et du chef de l’office fédéral de l’environnement Philippe Roch a enjoint les huit entreprises chimiques bâloises qui avaient déposé leurs déchets à assainir le site. La chimie a renâclé. La pression mise par les autorités, les médias et les ONG (il y a eu une occupation de Greenpeace) a été énorme et la chimie a cédé. S’en sont suivis près de dix ans de palabres, de négociations, de pressions de toutes sortes entre les ONG très revendicatrices et accusatrices, une chimie bâloise qui souhaitait tout contrôler et le canton du Jura, autorité de surveillance.

Une fois la méthode retenue – excavation des déchets, traitement sur place pour les stabiliser, puis transport dans des conteneurs spéciaux par train et incinération à 1200 degrés dans des fours en Allemagne et en Belgique – et le chantier aménagé (une gigantesque halle hermétique soutenue par des arches de 40 mètres de haut), les premiers déchets ont été déterrés en 2010.

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Il y eut bien une explosion due à une poche de chlorate en été 2010, des travaux suspendus quelques mois, mais le programme a bien fonctionné. Au rythme de 160 tonnes de déchets sortis de terre et traités par jour, cinq jours par semaine, 190 000 tonnes de fûts, déchets et terre contaminée ont été extraites et évacuées. Il en reste environ 3000.

«Nous estimions la quantité à 150 000 tonnes, c’est un peu plus en raison des matériaux de couverture et d’une digue interne», explique le chef du chantier, Michael Fischer, employé de la société bci qui assainit Bonfol, pour huit entreprises chimiques bâloises (BASF ex-Ciba pour 42,5%, Clariant pour 21,6%, Novartis et Syngenta pour chacun 12,7%, Roche pour  3,99%, Rohner pour 3,86%, CABB pour 1,18 et Henkel pour 1,41%, selon la quantité de déchets entreposés).

«Très critiqué à l’époque, le projet d’assainissement de 2003 a été respecté et, l’explosion imprévisible de 2010 mise à part, tout a correctement fonctionné», relève l’ingénieur Michael Fischer, soulignant l’ingéniosité de l’infrastructure préconisée par les consortiums responsables des travaux, consistant à suspendre un pont roulant au plafond de la halle hermétique, permettant de téléguider le grappin qui déterre les déchets. Cela évite toute présence humaine dans la halle lorsque les déchets sont manipulés. La sécurité des travailleurs est primordiale.

En plus de près de 200 000 tonnes de déchets évacués, 86 000 tonnes de matériaux argileux ont été sortis du site, une petite part trop polluée traitée thermiquement à 400 degrés, quelque 80 000 tonnes recyclées en cimenteries.

Le tout aura finalement coûté, à la charge exclusive de la chimie, près de 400 millions. Le taux de change avec l’euro aura permis de réduire la coûteuse facture de l’incinération à l'étranger.

Lentilles sablonneuses

S’il n’y a bientôt plus de déchets chimiques à Bonfol, l’assainissement ne s’arrête pas pour autant. Il s’agit de vérifier qu’il n’y a pas de contamination en profondeur. Des échantillonnages ont été effectués jusqu’à un mètre de profondeur, mais le canton du Jura exige trois forages profonds. Le premier a été fait, sans rien détecter d’anormal.

Il reste aussi à examiner deux lentilles sablonneuses qui connectent la décharge aux sols voisins et, potentiellement, aux sources d’eau voisines. La chimie bâloise devra confirmer son hypothèse que ces couches souterraines perméables sont confinées.

Le programme prévoit ensuite de décontaminer la halle d’excavation, et quand l’air intérieur aujourd’hui très vicié sera revenu aux normes, la déconstruction des infrastructures monumentales, le remblai de la glaisière avec de la terre stockée dans le voisinage et quelque 16 000 arbres à replanter.

Conserver une trace

A Bonfol, une association intitulée «Escale Bonfol» a reçu trois millions de francs de la chimie, afin de redynamiser un village traumatisé par sa décharge. L’un des cinq projets consiste à maintenir une trace visible sur le site, le responsable du projet Yannis Cuenot réfute le terme de mémorial. Il a sollicité Mario Botta, qui proposait de conserver l’un des murs de 200 mètres de long et 10 de haut et de maintenir les quinze hectares du site vierges, sans arbre, pour conserver l’effet cicatrice. Le législation impose de reboiser. Mario Botta hésite à remanier son projet.

Yannis Cuenot espère pourtant réaliser un site touristique et de mémoire en conservant une partie du grand mur, avec une tour de 40 mètres de haut, la hauteur des arches monumentales. Il veut conserver la ligne de train qui avait été prolongée pour évacuer les déchets. «On ne peut pas faire table rase de plus de 50 ans d’histoire tourmentée sur ce site, tout effacer. L’homme a été capable du pire, il est aujourd’hui capable de réparer. Il faut conserver une trace, que ce soit un lieu de mémoire», dit-il.

Un canton exemplaire

Chargé de surveiller l’application stricte des principes d’assainissement, le canton du Jura lance un «ouf de soulagement», selon son observateur Jean-Pierre Meusy. «Il reste à traiter ces lentilles sablonneuses puis à assurer une surveillance pendant au moins dix ans. Vu la complexité du chantier, on peut être fier de la réussite. Le Jura a brillamment tenu son rôle dans cette affaire», malgré le défilé de quatre ministres : Pierre Kohler qui a tout déclenché, puis Laurent Schaffter, Philippe Receveur et aujourd’hui David Eray.

Sans peur, le petit canton du Jura a fait respecter la loi aux géants de la chimie

Observateur privilégié et détaché des pressions locales, le Genevois René Longet, président d'une commission de suivi constituée pour fédérer les parties en présence, ne tarit pas d’éloges sur le processus et le résultat. Il estime que la chimie bâloise, poussée dans ses retranchements, a assumé son rôle de pollueur-payeur, que les ONG ont été «la mouche du coche quand il le fallait» et, surtout, que «le petit canton du Jura a eu une attitude exemplaire, sans perdre le nord, en s’entourant des bons experts. Avec une petite équipe réactive et bien organisée, il a montré que, contrairement à une appréciation générale, le pouvoir politique n’abdique pas devant l’économie. Sans peur, il a fait respecter la loi aux géants de la chimie.»

Une affaire financière pour la chimie

La chimie aura donc chèrement payé l’opération : près de 400 millions, dont la moitié pour le traitement et l’incinération des déchets, 19% pour les frais de personnel (25 personnes travaillent à Bonfol), 19% pour les infrastructures, 12% pour le démontage, les travaux préparatoires, les études et le suivi.

Mais, en plus de redorer son blason, la chimie fait une bonne affaire financière aussi. En 2000, l’entretien annuel de la décharge se montait à 3 millions de francs, un montant en augmentation au fil des ans. Même sans assainissement global, de gros travaux auraient dû être entrepris, pour moderniser la station d’épuration des lixiviats suintant de la décharge. A coup de 3 à 5 millions annuels, pendant 50 ou 100 ans, on arrive aux 400 millions. «Et les déchets seraient toujours là», relève Michael Fischer.  

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