Anton Lauber, le chef de la construction au sein des remontées mécaniques de Zermatt, se tapote la tête du poing. «Je touche du bois. Durant les trois années qu’a duré le chantier, nous n’avons eu aucun problème.» La construction du Matterhorn Glacier Ride relève pourtant de l’exploit. La nouvelle télécabine, qui doit permettre d’amener 2000 personnes par heure au Petit Cervin, culmine à 3883 m. Tout simplement le plus haut chantier d’Europe.

Les travaux, comme l’excavation des 27 500 m³ de terre et de roches pour l’implantation des stations de départ, d’arrivée ainsi que des pylônes ou encore le coulage des 7000 m³ de béton de l’installation, ont été réalisés dans des conditions parfois extrêmes. «Entre fin janvier et début mai de cette année, les températures ont stagné entre -25°C et -32°C», raconte Anton Lauber.

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Une installation ultra-luxueuse

Mardi, lors de notre visite, les stations de départ et d’arrivée de l’installation ont encore des allures de chantier. «Tout sera prêt samedi», assure Anton Lauber. La société inaugure en grande pompe son nouveau fleuron, qui a coûté 55 millions de francs. Six cents personnes, dont la conseillère fédérale Doris Leuthard, sont attendues. Elles découvriront une installation ultramoderne et luxueuse, à des années-lumière de celle qu’elle remplace. Les 25 cabines, dont le design est signé Pininfarina, ont des sièges en cuir chauffants. Dans quatre d’entre elles, l’expérience est plus unique encore: reconnaissables à leurs cristaux Swarovski et à leurs LED bleues, ces cabines ont un sol en verre feuilleté actif qui, sous l’influence de l’électricité, passe de l’opacité à la transparence totale, offrant une vue inédite durant une partie du trajet.

Les escaliers roulants installés dans la station de départ, pour faciliter le déplacement des touristes, confirment ce sentiment de confort omniprésent, bien supérieur aux besoins des skieurs. C’est bien là la particularité de cette télécabine: elle ne transportera pas uniquement des adeptes de glisse. Certes, elle améliore l’offre du domaine skiable de Zermatt, mais son but premier n’est pas là. Elle doit permettre une traversée des Alpes, de Cervinia à Zermatt et inversement, sans se mouiller les pieds. Une traversée impossible actuellement: aucune installation ne relie la station italienne au Petit Cervin.

Attirer des touristes qui font l’impasse sur la Suisse

La deuxième phase du chantier, qui permettra de combler cette lacune, devrait débuter l’an prochain. La mise en service de la liaison complète pourrait ainsi avoir lieu à l’été 2021. «Nous espérons attirer plus d’hôtes dans la station grâce à cette installation», reconnaît Daniel Luggen, sans pouvoir chiffrer, à l’heure actuelle, la hausse attendue. Le directeur de Zermatt Tourisme explique que de nombreux voyageurs, visitant l’Europe, évitent la Suisse: «Ils viennent principalement d’Asie, relient Milan à Paris en faisant une halte à Chamonix pour voir les Alpes.» Il espère que la télécabine les convaincra de s’arrêter plutôt au pied du Cervin.

Mais il faudra vendre et bien vendre cette Alpine crossing. Le temps de trajet entre Milan et Zermatt ne sera assurément pas plus rapide en utilisant le Matterhorn Glacier Ride, il pourrait même être rallongé. Cela n’a pas d’importance, estime Daniel Luggen. Pour lui, les futurs clients ne chercheront pas un gain de temps, mais une expérience unique. Il en veut pour preuve le Glacier Express, ce train qui relie Saint-Moritz à Zermatt en près de huit heures. «Le voyage devient l’expérience», sourit-il.

L’originalité du projet n’assure pour autant pas sa viabilité. Daniel Luggen est conscient qu’il comporte des risques: «Jusqu’ici Zermatt était un terminus. En offrant la possibilité de continuer le voyage, nous augmentons le risque que les touristes ne restent pas passer une ou plusieurs nuits dans la station. A nous de proposer des offres combinées pour éviter de se retrouver dans une situation identique à celle du Titlis ou de la Jungfrau, où les gens ne font qu’un passage éclair.»

«La meilleure station de ski du monde»

Avec cette nouvelle installation, Zermatt ajoute donc une nouvelle corde à son arc pour rester au sommet. Consultant et expert du marché du ski, Laurent Vanat n’hésite pas à la qualifier de «meilleure station de ski du monde». «Elle est unique et elle à tout pour réussir: un village attrayant, un domaine skiable d’exception et surtout le Cervin.» Il est vrai que lorsque, sur la place de l’église, on demande aux touristes la raison de leur venue à Zermatt, tous pointent du doigt la mythique montagne.

Si la station haut-valaisanne a été gâtée par la nature, le reste elle le doit à ses habitants. «Nous travaillons depuis des décennies pour promouvoir Zermatt, explique Daniel Luggen. Nous avons de la chance que nos prédécesseurs ont fait beaucoup de choses justes.» A commencer par une collaboration de tous les instants entre les différents acteurs de la station. «On ne peut que gagner en étant tous dans le même bateau», image Corinne Julen, présidente de l’association des hôteliers de la station. «Une destination vit si tout le monde est actif, renchérit Daniel Luggen. Pour attirer du monde, il faut que tout soit ouvert: les hôtels, les restaurants ou encore les remontées mécaniques.»

Un billet lors de la tempête de neige de début 2018: Une journée à Zermatt, coupée du monde

Un développement permanent

Mais cette coopération intense n’est pas la seule explication de la success-story. Zermatt ne s’est jamais reposée sur ses lauriers. «Nous avons continuellement développé notre produit», se réjouit Daniel Luggen. Il est vrai que les acteurs touristiques de la station ne cessent d’investir. Depuis leur naissance en 2002, à la suite d’une fusion de plusieurs sociétés, les remontées mécaniques de Zermatt ont, par exemple, investi 500 millions de francs, dans des installations mais également dans l’enneigement artificiel, installé sur 90% du domaine skiable.

«Zermatt est une exception», prévient Laurent Vanat. Avec un cash-flow annuel de 30 millions et une marge opérationnelle (EBITDA) de près de 50%, la station haut-valaisanne est la seule en Suisse à pouvoir se permettre de tels investissements. Et cela devrait perdurer selon Laurent Vanat: «Zermatt se situe à haute altitude, elle est donc moins impactée par le réchauffement climatique. Cela se ressent sur sa fréquentation, qui ne faiblit pas. Elle sera la dernière station à souffrir des problèmes que connaît la branche.»

Les plus de 130 hôtels de la station ne sont pas en reste. La concurrence interne les empêche de baisser la garde. «Si votre voisin rénove son hôtel ou son spa, l’année suivante c’est vous qui allez le faire pour rester au niveau. Au final, les hôteliers se poussent les uns les autres vers toujours plus de qualité», explique Daniel Luggen. Le directeur de l’office du tourisme insiste sur un point: il parle de qualité et non pas de luxe. Car derrière l'image luxueuse de la station se cache une autre réalité.

Une station pour toutes les bourses

Zermatt n’est pas une station huppée. «De l’auberge de jeunesse au palace, en passant par les appartements de location, il y a des offres pour tous les budgets, avec l’assurance d’avoir un établissement de top qualité», assure Daniel Luggen. Un avis partagé par Corinne Julen, qui veut tordre le cou aux idées préconçues. «En comparaison avec d’autres stations suisses ou des villes comme Zurich, Zermatt n’est pas si chère. Le prix des cafés y est même plus bas», sourit-elle.

Un tour de la station confirme ce point de vue. Les boutiques de luxe sont nombreuses, mais elles font face aux échoppes ou aux supermarchés des deux plus grandes coopératives de Suisse. Les restaurants étoilés côtoient un fast-food mondialement connu. «Contrairement à Gstaad, Zermatt n’est pas élitiste, souligne Laurent Vanat. On n’y va pas pour être vu, mais parce qu’on aime la nature.»

Tous ces éléments expliquent la popularité de Zermatt et donc l’absence de morte-saison dans la station. «Nous constatons uniquement une légère baisse lors du mois de mai», explique Daniel Luggen. Cela se retrouve dans les statistiques. L’an passé, Zermatt a connu un taux moyen de remplissage de ses lits de 58%. Pour le directeur de l’office du tourisme, ce chiffre démontre que la station a encore une grande marge de progression. Il espère atteindre les 2,6 millions de nuitées en 2025, contre 2,2 millions actuellement.

Bientôt la possibilité d’arriver à Zermatt en voiture?

Le Matterhorn Glacier Ride sera un atout pour y parvenir. Mais la station ne compte pas s’arrêter là. Elle va poursuivre sa politique de développement et songe déjà aux projets de demain. Les transports sont au cœur des réflexions. L’hiver dernier, Zermatt a été coupée du monde durant plusieurs jours. Cette situation a révélé les faiblesses de l’accès à la station uniquement par le rail. «Aujourd’hui, dès qu’il y a quelques centimètres de neige, la route est fermée, explique Daniel Luggen. A l’avenir, il nous faut une route sécurisée pour la période hivernale. Et cette route doit être publique.»

Si la question des voitures au centre du village ne se pose pas, ce potentiel nouvel accès pourrait changer la politique de transports jusqu’à Zermatt. «Nous pourrions très bien imaginer un grand parking à l’entrée de la station, comme cela se fait à Saas Fee», reconnaît Daniel Luggen. Les touristes n’auraient ainsi plus besoin de laisser leur véhicule à Täsch et de terminer le trajet en train. Cela permettrait d’augmenter le confort des clients, le leitmotiv de la station. Mais cela comporte également un risque, celui de dénaturer Zermatt, dont l’image s’est aussi construite grâce à l’absence de véhicules.