Soirée loto dans la salle polyvalente de Finhaut. Les Fignolins ne sont pas venus pour un panier garni mais pour débattre du sort des 26 millions de francs qui tomberont dans les caisses communales à la fin du mois. C’est l’argent du renouvellement des concessions du barrage de Barberine (Emosson), conclu avec les CFF. «Le versement se fera par BVR sauf que le chiffre dépassera du bulletin», commente en aparté le très pragmatique secrétaire communal.

Le peuple souverain face à un tas d’or, c’est peut-être, comme nous, cette fresque villageoise que le président de la commune, Pascal May, se surprend à contempler face à ses concitoyens, en étalant le budget ordinaire, et extraordinaire, qui sera soumis à l’assemblée primaire le 28 février. Il a décuplé: 35 millions de recettes.

Le jackpot va irradier toute la vallée et au-delà. Alors que les CFF seront maîtres du courant produit pour une nouvelle période de 80 ans, Salvan aura droit à ses 30 millions, Trient touchera 13 millions, Vernayaz 8 millions, Martigny et Martigny-Combe, les autres propriétaires des eaux, un peu moins. Et ce n’est qu’une première tranche du montant total de la transaction fixé à 343 millions de francs.

Ce qui demande mûre réflexion ailleurs, exige doigté et esprit tactique à Finhaut, 370 âmes et des clans hérités d’un microcosme politique houleux. «Comme à la boxe, certains veulent qu’on jette le linge sur le ring et qu’on se taille…», soupirait tout à l’heure, nerveux, le chef de l’exécutif. Des fuites ont entraîné «des médisances et des pressions» ces derniers temps.

Chacun a son idée sur la juste affectation de l’argent. Parmi celles parvenues au bureau communal: «Donner 100 000 francs à chaque famille», «Rénover ma maison», «Supprimer les impôts». On a aussi parlé d’un luxueux complexe de Bains thermaux à 100 millions de francs, déjà poussé aux oubliettes. Le président a maintenant d’autres ambitions qui font entrer en scène deux entrepreneurs et un conseiller juridique.

Michel Fontaine, un médecin français à la retraite, habile au micro – mieux vaut l’être –, veut installer dans l’ancien Hôtel Suisse un centre de recherche médicale, d’extraction de cellules souches du placenta humain pour être précis. Il distribue quelques garanties à l’auditoire apparemment plus séduit que perplexe: «Pas question de génie génétique, ni d’OGM…» La promesse d’un tourisme médical, programmes de réjuvénation à la clé, «haut de gamme, doux, non invasif».

Biotech Placent, ainsi surnommé, c’est une ligne de 4,5 millions au budget. Mais un autre prêche a déjà commencé devant l’assemblée studieuse, celui d’Alain Felley. Actionnaire de Best Mont-Blanc, leader du secteur hôtelier dans la station voisine de Chamonix, il défend une prise de participation de la collectivité de 50% dans sa société.

L’ancien administrateur du Casino de Saxon a entaché sa réputation dans l’affaire judiciaire qui a entouré la fermeture de l’établissement il y a dix ans et il le sait. Il rappelle publiquement qu’il a été blanchi et joue la corde sensible: «Ce projet peut réveiller une culture touristique que vous avez dans vos gènes. Souvenez-vous du temps où vos hôtels étaient occupés.» Cet engagement coûterait 12 millions de francs à la commune de Finhaut. «Est-il judicieux d’investir en euros et pour quel rendement?», interrogeront quelques citoyens pointilleux.

C’est peu dire que la vallée du Trient, qui se revendique «la moins connue de Suisse», a rendez-vous avec son destin. L’odeur de l’argent n’a pourtant pas le même effet euphorisant partout. A quelques sapins de là, Trient paraît inerte. Surtout un début d’après-midi, l’écoulement de la neige par les chéneaux, au compte-gouttes, comme unique garde-temps. En discutant avec Aloïse Balzan, présidente de la commune, on se dit que les ambitions d’une collectivité se lisent dans la personnalité de ses élus.

Elle n’a rien en commun avec son homologue Pascal May. Il est un manager, presque un PDG, sûr de lui. Elle est une milicienne prudente qui ne fait rien pour cacher ses doutes. «Les millions, s’ils dorment un moment à la banque, ce n’est pas grave, non? Ils ne sont pas loin. Les gens réfléchissent, à Trient.»

Englouti par les reliefs, entre le col de la Forclaz et la Tête de Balme, 140 habitants, Trient touchera 54 millions au total, mais en attendant ce qui sortira de la boîte à idées proposée aux citoyens, Aloïse Balzan n’émet qu’un vœu pragmatique: «Je veux finir le sous-sol communal avant de mettre quelque chose dessus. Ensuite? On veut amener du travail pour garder nos jeunes. Si quelqu’un a la solution, il me la donne.»

Le village s’est tout de même permis une fantaisie. A l’invitation de l’architecte et professeur lausannois Philippe Rahm, les élèves de l’Ecole d’architecture d’Oslo ont imaginé le «Trient du XXIe siècle». Des projets audacieux dont les maquettes sont exposées à la salle communale: une fabrique de chocolat, un musée de l’horlogerie, une innovante piste de bob. «C’est vrai que le village n’a pas beaucoup évolué depuis les débuts de l’hôtellerie avec les Anglais. Peut-être qu’il y aura quelque chose de bon à prendre là-dedans…»

Retenue ne rime pas avec résignation. Trient défend son trésor. A côté des promoteurs, des savants, des entrepreneurs qui défilent pour faire la cour, le canton planche sur une stratégie pour une gestion parcimonieuse de l’argent du renouvellement des concessions qui toucheront de nombreuses autres communes de montagne ces prochaines décennies.

Certains émettent l’idée d’un fonds cantonal souverain qui permettrait une répartition du profit dans l’ensemble du Valais. C’est le pion avancé par Pascal Couchepin. «L’argent est à nous parce que l’eau est à nous», s’emporte la présidente, qui l’a dit à Couchepin. «Je n’ai pas peur de lui. Quand le Groupe Mutuel s’est installé à Martigny, vous croyez qu’ils ont partagé les recettes fiscales avec les communes de montagne?»

Cette préoccupation résonne partout dans la vallée. Jusqu’à Salvan-Les Marécottes, son zoo, sa télécabine, sa salle de gym «qui prend l’eau» comme le déplore le directeur des écoles, croisé au bistrot du centre commercial. C’est l’heure de l’apéro et du super-G à la télé. «On s’est serré la ceinture tellement longtemps, avec une dette de 7000 francs par habitants, qu’on saura quoi en faire. La commune a décidé de baisser les impôts. Ça touche tout le monde, les riches et les pauvres», commente Roger Fournier, que le pactole, 30 millions ici, n’émoustille pas.

A l’hôtel Mille Etoiles, Ingrid Berner-Mol, une Hollandaise dont la famille est propriétaire des lieux depuis 1978, attend, pudiquement, un petit geste pour sa piscine, «la seule du village, utilisée par les écoles et dans laquelle la commune n’a jamais voulu investir».

«Ici, ni les citoyens ni les autorités n’ont envie de se laisser aller à la mégalomanie», résume la directrice de l’Office du tourisme, Sylviane Barras. Selon elle, les Marécottes n’échapperont pas à de sérieux mais concertés investissements dans le tourisme. Une nouvelle télécabine ne serait pas un luxe.

«Cet argent permettra peut-être de continuer le plan Furger», poursuit-elle, du nom du consultant Peter Furger, qui a planché sur les perspectives touristiques de la petite station, finalement pas très valaisanne, anachronique mais discrètement à l’avant-garde du ski freeride, assoupie mais qu’une manne providentielle s’apprête à tirer prudemment de son sommeil.