L'affaire a connu son point d'orgue avec le débat urgent au Conseil national, la semaine dernière. Depuis, la tension est retombée. Elle devrait remonter, fin novembre, lorsque le Conseil fédéral prendra position sur la base de l'avis du constitutionnaliste Georg Müller.

Cette pause relative permet à certaines questions d'émerger plus clairement. C'est aussi l'occasion de revenir sur les contradictions et parfois les erreurs qui ont émaillé les interventions de Christoph Blocher.

• Les mystères du plan Holenweger

De toute l'histoire, c'est peut-être le début qui est le plus opaque. Lorsqu'il a été contrôlé par la police allemande à Stuttgart, pourquoi donc Oskar Holenweger avait-il avec lui une mallette pleine de documents, dont le fameux «plan» qui intrigue tant la commission de gestion du Conseil national ne représentait d'ailleurs qu'une petite partie? Dans quel but le banquier déchu s'est-il rendu, ce jour de mars 2007, dans les alentours du Landeskriminalamt du Bade-Wurtemberg? Pour tenter de rencontrer l'un des agents infiltrés qui ont contribué à le faire tomber, comme on l'a suggéré? A ce jour, ces questions, pourtant essentielles, restent sans réponse.

Il n'y a aucune certitude, ni sur la date à laquelle ces documents ont été créés, ni sur leur véritable destination. Dans l'hypothèse où ils attesteraient effectivement d'un complot visant à faire tomber Valentin Roschacher, ou au moins d'une tentative en ce sens, on ne comprend pas pourquoi Oskar Holenweger aurait pris le risque de se rendre à l'étranger avec les preuves d'une conjuration. Conserve-t-on d'ailleurs de telles preuves près d'un an après les faits? L'hypothèse inverse ne paraît pas plus convaincante: si le but était de se servir de ces documents pour déstabiliser la commission de gestion, pourquoi les avoir livrés à l'Allemagne?

Au surplus, et contrairement à ce qui a été affirmé parfois, un «complot» du genre de celui qu'on peut supputer à partir des fameux documents, à supposer qu'il ait existé, ne semble pas tomber sous le coup du code pénal. Il pourrait éventuellement en aller différemment si ces documents étaient des faux.

• De Stuttgart à Berne

La signification de ces documents est encore indéchiffrable, mais la manière dont ils sont parvenus en Suisse est intéressante. D'abord, ils n'ont pas été à proprement parler «saisis». A Stuttgart, selon nos informations, Oskar Holenweger n'a pas été entendu à titre de prévenu, et la police allemande n'a fait qu'une copie des documents que transportait le banquier déchu, avant de les lui restituer et de le relâcher dans les heures qui ont suivi.

Les policiers allemands semblent néanmoins avoir averti la police zurichoise, laquelle a informé la police judiciaire fédérale. Une demande d'entraide est ensuite partie de Berne vers l'Allemagne, à laquelle cette dernière a répondu favorablement. A noter que ces documents, qui comportaient bien d'autres éléments que le seul «plan Holenweger», n'intéressaient pas exclusivement le dossier instruit contre l'ex-banquier zurichois pour blanchiment d'argent, mais surtout, selon nos informations, une enquête ouverte pour violation du secret de fonction au sein de la police judiciaire fédérale.

Il est donc exact que les documents sont officiellement parvenus en Suisse par le canal de l'entraide judiciaire. La commission de gestion du Conseil national l'avait indiqué lors de sa conférence de presse du 5 septembre, mais sans expliquer comment les autorités suisses avaient pu avoir connaissance de l'existence de documents interceptés par la police allemande et être dès lors en mesure d'adresser une demande d'entraide à ce sujet à l'Allemagne.

• Une erreur

Sur ce point, un passage de la lettre adressée le 13 août par le procureur général suppléant Claude Nicati au secrétaire général du DFJP Walter Eberle, lue devant le Conseil national par Micheline Calmy-Rey le 24 septembre à l'heure des questions, n'est pas conforme à la réalité. Ce courrier avait pour objet d'informer le Département de Christoph Blocher du fait que le Ministère public avait pris l'initiative d'avertir les représentants de la commission de gestion du Conseil national de l'existence des documents Holenweger. Claude Nicati y écrit, selon la relation du Bulletin officiel de l'Assemblée fédérale: «Monsieur le secrétaire général, vous avez certainement lu dans un article du journal Blick que le 12 avril […], des documents ont été saisis sur la personne de Monsieur Oskar Holenweger alors que celui-ci avait été arrêté en Allemagne. Ces documents ont, par la suite, été portés à notre connaissance.» En réalité, l'article du Blick, paru le 12 avril 2007, révèle qu'Oskar Holenweger a été interpellé le 26 mars, mais ne mentionne pas que des documents auraient été saisis à cette occasion. Ce n'est donc pas par cet article que les enquêteurs suisses ont pu en apprendre l'existence.

• Que savait Christoph Blocher?

Christoph Blocher est donc informé officiellement mi-août de l'existence des «documents Holenweger». Est-il réaliste d'imaginer qu'aucun de ses interlocuteurs ne l'ait mis au courant officieusement de la teneur de ceux-ci, ne serait-ce que dans les grandes lignes? Il est permis d'en douter. Devant la presse, ce mercredi 5 septembre, le jour où le rapport de la commission de gestion du Conseil national est publié, Christoph Blocher, visiblement peu à l'aise, affirme qu'il ne connaît pas ces documents. De même, il indique n'avoir pas connaissance du rapport de la commission qui sera rendu public quelques heures plus tard. La réalité est qu'il a eu connaissance d'une version provisoire du rapport, mais vraisemblablement proche de la forme finale pour ce qui a trait à la présentation des faits. Conformément à la pratique des commissions de gestion, les rapports sont en effet soumis aux personnes concernées avant publication, en leur offrant la possibilité de rectifier d'éventuelles erreurs.

• Pourquoi tant de nervosité?

Il est vrai qu'il n'était pas aisé pour Christoph Blocher de commenter un rapport dont la version définitive n'avait pas encore été rendue publique, et de réagir aux documents Holenweger dont il n'avait eu connaissance qu'indirectement. Il n'en reste pas moins que le chef du DFJP a paru particulièrement peu à l'aise, ce mercredi 5 septembre, lorsqu'il choisit de s'expliquer devant la presse avant même la parution du rapport.

Est-ce uniquement la crainte que sa réélection en décembre ne commence effectivement à être en danger qui rend nerveux le chef du DFJP, ou y a-t-il d'autres explications qui ne sont pas apparues jusqu'ici? C'est une question qu'il est difficile de ne pas se poser quand on met en relation l'attitude du conseiller fédéral UDC avec, d'une part, la campagne d'annonces de son parti lancée fin août et fustigeant «un plan secret» pour empêcher la réélection du ministre de la justice, et d'autre part, les blocages que les représentants de l'UDC au sein de la sous-commission ont opposés aux travaux de cette dernière depuis de longs mois. Toute cette agitation du parti de Christoph Blocher, tout cet argent mis dans des annonces ne doivent-ils être compris qu'en lien avec les échéances électorales, ou faut-il chercher ailleurs?