Depuis la crête des Dents du Midi, une arête conduit doucement au Signal de Soi, un sommet qui se dresse à plus de 2050 mètres d’altitude face à la commune de Val d’Illiez. Quelque 300 mètres plus bas, au niveau supérieur de la forêt de Soi, une dizaine de bénévoles s’activent sur une pente de plus de 50 degrés. Un coin vertigineux.

Toute la journée, ils se sont appliqués à poser des trépieds pour prévenir le glissement de la neige en hiver et à planter de jeunes épicéas pour consolider le sol. Ils travaillent sous la supervision de Pierre-Alain Kurt, garde-forestier originaire du Jura bernois. Cela fait quatre ans maintenant, à raison de deux semaines par année, qu’il s’occupe de ce projet financé par la Stiftung Bergwaldprojekt, une association basée dans les Grisons qui fête ses 25 ans cette année. Son but est de contribuer à l’entretien et à la protection des forêts de montagne ainsi que de sensibiliser le public à leur utilité. Maintien des sentiers, soins aux forêts, plantations de jeunes arbres, installation d’infrastructures pour soutenir le terrain, protection des arbres contre le gibier, le travail ne manque pas.

« Les forêts de montagne vieillissent et ne remplissent plus leur fonction de protection, remarque Pierre-Alain Kurt. Les subventions allouées par la Confédération pour leur entretien ne cessent de baisser, et les communes n’ont ni le temps, ni l’argent pour effectuer certains travaux. » L’exploitation d’une forêt de montagne coûte cher. « En plaine, l’exploitation d’un m3 de forêt revient à 30-50 francs, dit le garde-forestier. En montagne, il faut compter entre 150 et 200 francs.» De plus, le prix du bois, actuellement bas, ne rend pas ces forêts attractives. « Il n’est plus rentable d’exploiter des forêts », poursuit Pierre-Alain Kurt. Pourtant, celles-ci sont indispensables pour protéger les populations des vallées des avalanches.

Créée en 1987 pour lutter contre la mort des forêts, l’association Bergwaldprojekt a essaimé en Allemagne, en Autriche, en Catalogne et en Ukraine. Les individus, les écoles, les familles et les entreprises peuvent participer aux divers projets. Ceux-ci s’étalent généralement sur deux semaines durant l’année. Les bénévoles s’inscrivent pour une semaine. Les fonds proviennent des cotisations des membres, de dons et du soutien d’institutions et d’organisations.

En Suisse, l’association finance actuellement environ vingt projets en Suisse alémanique et seulement quatre en Suisse romande (Trient, Val d’Anniviers, Champéry, Blonay). Les Suisses romands seraient-ils moins sensibles au sort des forêts que les Alémaniques ? « Il n’est pas facile de trouver des garde-forestiers qui sont d’accord de s’engager, reconnaît Pierre-Alain Kurt. Personnellement, je prends ces deux semaines sur mes vacances. » Un déficit de marketing en direction de la Suisse romande peut aussi expliquer un certain manque d’enthousiasme. « Il faudrait que la fondation se dote d’un nom français, dit Robert, le seul Valaisan et seul Romand à faire partie de l’équipe de bénévoles. Bergwaldprojekt, on ne sait pas forcément ce que ça signifie. » Robert, qui vient de Massongex, est à la retraite depuis peu. Il a appris l’existence de ce projet en lisant un magazine. Il fait partie des quelque 30’000 bénévoles qui ont donné 150’000 jours de travail à la fondation depuis sa création.

Peu connue en Suisse romande, la fondation attire pourtant des bénévoles de nombreux pays. Jasper, 26 ans, est venu de Belgique. Il a déjà participé à un projet dans les Grisons en 2009. Cette fois, il a convaincu son amie Katrien de l’accompagner. « Je fais un doctorat sur la forêt à l’université de Gand, dit-il. Ce projet me donne l’occasion de mettre la théorie en pratique .» Katrien, la seule femme de l’équipe, est enseignante. C’est la première fois qu’elle vient en Suisse. « Je participe à ce projet parce que je suis sensible aux questions écologiques et au sort de la forêt. Dans mes cours, j’essaie de sensibiliser mes élèves à ces questions. » Lukas, 19 ans, est venu d’Allemagne. Une fois qu’il aura obtenu son diplôme de maturité, il envisage de se lancer dans des études forestières. Les bénévoles sont nourris et logés dans une cabane près de Champéry qui comprend un dortoir. La fondation rémunère le travail de la cuisinière et du garde-forestier.

Pierre-Alain Kurt signale un affaissement de terrain. « Il y avait visiblement beaucoup de terre chargée d’eau. Elle a glissé parce qu’il n’y avait pas de racines pour la retenir. » A côté, on distingue de jeunes épicéas protégés par des trépieds fabriqués par les bénévoles. Ces derniers planteront 500 jeunes arbres en une semaine. « Le gros problème, c’est le gibier, souligne le garde-forestier. Les chevreuils et les cerfs aiment les arbres. Ils ne s’en prennent pas aux petits épicéas, parce qu’ils chatouillent leur museau. En revanche, ils rongent les érables et les mélèzes. » L’équipe de bénévoles installe donc aussi des protections sur les troncs.

Elle est également chargée de couper du bois pour créer des groupes d’arbres stables mais épars qui permettront de canaliser et de limiter les dégâts d’une avalanche. « Si la forêt est trop compacte, l’avalanche balaie tout, explique le garde-forestier. La création d’ouvertures rend les arbres plus gros et plus forts. Ils résisteront mieux à une avalanche. »

L’association Bergwaldprojekt peut envisager l’avenir avec sérénité : l’afflux de bénévoles ne tarit pas. Depuis 2006, leur nombre et celui des semaines de travail qu’ils ont consacré à la forêt ont explosé.