«Je voudrais bien tout stopper mais dame nature a ses caprices!» Voilà une manière bien fataliste de justifier la demande d'un crédit de 30 millions de francs. Celui qui parle ainsi est le conseiller d'Etat chargé du Département de la sécurité et de l'environnement Jean-Claude Mermoud (UDC). En septembre, il expliquera au Grand Conseil, en accord avec le Conseil d'Etat, pour quelles raisons il a besoin d'une somme importante pour réaménager les rivières du canton durant les quatre prochaines années. Aujourd'hui, il adopte déjà une attitude défensive: «Ce crédit d'investissement a été réduit à 24 millions en raison du plan de redressement des finances de l'Etat.»

Le magistrat et son département savent que cette requête sera difficile à faire accepter par le parlement. L'objet a un mauvais antécédent: en 1993, un crédit de 100 millions de francs en faveur des rivières avait été réduit de moitié par les députés. L'importance de la somme actuellement demandée pourrait une fois encore incommoder l'hémicycle qui, depuis la nouvelle législature, tente par tous les moyens de réaliser des économies. On se rappelle de l'exigence posée par les parlementaires de réduire de 10% tous les postes du budget de fonctionnement ou encore des coupes malheureuses dans les subventions aux bibliothèques cantonales, coupes auxquelles on renoncera finalement.

Mais les députés risquent également de s'interroger sur l'utilité même de l'objet qui leur sera soumis. Une part des 30 millions servira à remettre à l'état sauvage des cours d'eaux que les générations précédentes ont bétonnés ou enterrés. Cette renaturation, requise par la Confédération, se fait surtout lorsque les ouvrages vieillis doivent être modernisés. Elle a un prix certes coûteux mais répond aux normes écologiques de notre époque.

Jean-Claude Mermoud préfère insister sur les mesures préventives qui seront prises grâce au crédit d'investissement. L'urbanisation croissante ces dix dernières années a en effet corseté les cours d'eaux, accroissant le flux de leur écoulement et dégradant fortement leur lit. Crues et glissements de terrain sont alors à craindre. Or, selon le magistrat, la plupart des travaux à réaliser ces quatre prochaines années ont ce caractère préventif de «catastrophes». Le débordement du Pissot sur l'autoroute de Villeneuve en 1995 est encore bien marqué dans les esprits.

Parmi la bonne vingtaine de projets soumis au Conseil d'Etat, on peut citer la Mèbre et la Sorge dans l'Ouest lausannois qui, devenues trop à l'étroit dans le bitume, devraient être retouchées pour limiter l'influence des crues en créant, par exemple, des zones inondables.

Reste enfin que le caractère très général du crédit ne facilitera pas son acceptation. Les députés devront se prononcer sur un projet encore relativement indéfini et donc susceptible d'être modifié en cours de route. «Nous demandons des crédits particuliers sur requête des communes», explique Pierre Chausson, chef du service des eaux, des sols et de l'assainissement. Or, le caractère imprévisible de la nature empêche ces dernières de connaître à l'avance avec exactitude les travaux à faire. Ne serait-il dès lors pas plus judicieux de faire une demande de crédit individuelle chaque fois qu'un danger se présente? Le ministre genevois de l'Environnement, par exemple, a préféré cette voie à celle de son prédécesseur qui effraya le parlement en raison du coût (800 millions sur dix ans) et de la globalité de son projet de «renaturation» des rivières. «Les demandes de crédit n'aboutissent qu'après deux ans, rétorque le magistrat vaudois. En cas de danger, c'est beaucoup trop tard.»

Foi donc de Jean-Claude Mermoud, les 24 millions de francs seront indispensables. Si l'on refuse d'octroyer l'intégralité de ce montant, je commencerais à montrer les dents, explique-t-il en substance. «On pourrait réduire le crédit, étaye-t-il, mais c'est un risque politique que je ne prendrai pas. Economies ou pas, on ne peut se passer de cet investissement».