«Sorry, we are late.» Daniel Bösch continue tout naturellement en anglais. Les élèves de la classe 6 de l'Engelgasse à Appenzell sont plongés immédiatement dans le bain. Ils doivent deviner quel est l'animal décrit dans un texte, assez corsé ma foi, lu par deux «native speakers». Après à peine une minute, les mains se tendent. Il s'agit d'une chauve-souris, «mais oui, vous connaissez, pensez donc à Batman», dit Daniel Bösch à ceux qui n'auraient pas trouvé. Pas un mot d'allemand ne passera ses lèvres de toute la leçon. Le rythme ne faiblit pas. Questions-réponses, exercice de prononciation, un jeu avec tout le groupe en cercle – poser des questions au copain pour deviner quel animal il est –, lecture, petit test écrit, avant que tous ne chantent pour terminer, comme il se doit à la fin d'une leçon consacrée aux animaux, «Le lion est mort ce soir, awim bawey, awim bawey». Les élèves, 12 ans en majorité, en sont à leur troisième année d'anglais. Alors que Zurich n'a pas encore dépassé le stade des essais, Appenzell Rhodes-Intérieures est le premier canton à avoir introduit, dès l'été 2001, l'anglais précoce dans toutes ses classes à partir de la troisième primaire. Le français, dont les heures ont été renforcées, arrive en septième pour le niveau secondaire. Les quelque 30% d'élèves appenzellois qui terminent leur scolarité en primaire supérieure n'ont plus de français obligatoire au programme, mais seulement comme cours à option.

«Nous n'avons pas attendu Ernst Buschor», font remarquer les enseignants d'Appenzell Rhodes-Intérieures. Alors que tous les regards étaient braqués sur Zurich et les plans du directeur de l'Instruction publique pour laisser tomber le français comme première langue étrangère, ils étaient déjà passés à l'action. L'idée de revoir l'enseignement des langues a été lancée pour la première fois en automne 1998, lors d'un conclave réunissant tout le corps enseignant du canton. La pression des parents, qui étaient toujours plus nombreux à inscrire leurs enfants dans des cours privés d'anglais, même dans des villages isolés, n'y était pas étrangère. Trois ans plus tard, l'anglais précoce était introduit comme branche à part entière dans toutes les classes appenzelloises dès la troisième primaire. En automne dernier, une évaluation scientifique a attribué d'excellentes notes au projet: aussi bien la motivation des maîtres que les compétences acquises par les enfants sont remarquables. Bien sûr, Appenzell Rhodes-Intérieures, avec ses 15 000 habitants et son taux de 10% d'étrangers, bénéficie d'une situation de départ relativement homogène. Mais comment expliquer ce succès?

«Personne ne devait être forcé d'enseigner l'anglais»

«Nous avons appris des erreurs faites avec le français précoce», dit Beat Ottiger. «Les maîtres ont été pris au sérieux, et ils ont fait un grand effort. Personne ne devait être forcé d'enseigner l'anglais. Mais, pour celles et ceux qui le voulaient, une formation solide, et qui continue aussi une fois le projet lancé, devait être garantie. Pas comme pour le français, avec deux semaines de cours à Neuchâtel, et c'était presque tout!» explique Daniel Bösch. A la surprise presque des enseignants, toutes ces conditions, discutées en groupe, ont été acceptées par les autorités, et le conseiller d'Etat Carlo Schmid, chef du Département de l'instruction publique, s'en est porté garant. Les communes ont accepté de prendre en charge au minimum deux séjours linguistiques de trois semaines chacun, à prendre en majeure partie sur les vacances. Des cours de didactique complètent l'offre. Presque tous les maîtres primaires ont accepté de jouer le jeu et enseignent l'anglais eux-mêmes dans leur classe.

«Nous avons la société derrière nous»

Pourquoi cet enthousiasme pour l'anglais, alors que le français, qui avait été introduit en Appenzell Rhodes-Intérieures dès la cinquième année, a laissé des souvenirs mitigés? «Je ne crois pas que j'enseignais plus mal le français. Mais nous sentons que nous avons toute la société derrière nous, qui veut et soutient l'anglais. J'ai peut-être perdu l'illusion que l'école peut ignorer cette manière de penser utilitaire», dit Beat Ottiger. «La motivation se maintient plus longtemps. Les élèves n'écoutent que de la musique en anglais et se passionnent pour Internet», ajoute Daniel Bösch. Migg Hehli, le responsable du projet pour tout le canton, renchérit: «Même pour les élèves les plus faibles, la motivation de parler l'anglais est plus grande. Et ils atteignent plus facilement un niveau acceptable. Avec le français, c'était le rideau.» Daniel Bösch et Beat Ottiger rejoignent leurs collègues zurichois, qui viennent de lancer une initiative dans ce sens: «Deux langues étrangères à l'école primaire, c'est trop! Il faut déjà se battre pour que les élèves nous répondent en Hochdeutsch.»

«C'est drôle, on peut faire des jeux»

Migg Hehli insiste toutefois: «L'anglais précoce n'est pas dirigé contre le français: les bons et moyens élèves doivent sortir de l'école en maîtrisant deux langues étrangères. Le français a été renforcé au niveau secondaire. Et les élèves profitent de leur expérience positive avec l'anglais.» Beat Ottiger, qui enseigne aussi le français, confirme: ses élèves aimeraient bien partir en Suisse romande pour un échange. Mais à Neuchâtel, canton partenaire depuis l'Expo, aucune classe n'a pu être trouvée jusqu'à maintenant.

Les élèves de la classe 6 de l'Engelgasse apprécient visiblement leur cours d'anglais. «C'est drôle, on peut faire des jeux», est une des remarques les plus entendues. Michel parle volontiers anglais, langue dont il souligne d'abord l'utilité: «C'est quelque chose dont on a besoin!» «Le français, c'est aussi utile, mais c'est plus difficile», estime Nadine. Mélanie, elle, aimerait davantage d'heures d'anglais «parce qu'avec l'anglais on peut se faire comprendre en Italie. Pendant les vacances, j'ai pu me commander une glace toute seule.» Pourquoi pas l'italien? «L'anglais, ça marche aussi en France.»