La presse helvétique se scandalisait jeudi que ce pays n’ait rien appris de l’historique affaire des fiches. Le rapport parlementaire qui pointe les scories de l’obsession sécuritaire intérieure est politiquement explosif.

Big Brother is watching you, épisode 2? Souvenez-vous. On est à la fin des années 1980. Scandale! Les autorités fédérales suisses ainsi que les polices cantonales ont observé des centaines de milliers de personnes de façon plus ou moins active et ont produit des fiches d’information sur ces citoyens ou des groupes particuliers. Le but? Protéger le pays d’activités subversives. Protestations véhémentes, confiance en l’Etat au plus bas. Et que se passe-t-il maintenant? Nouveau scandale! Mercredi, le rapport publié par les commissions de gestion du parlement sur le traitement des données relatives à la protection de l’Etat révèle que le fichage par les services secrets suisses souffre de graves lacunes (lire LT du 01.07.2010). En clair, comme Le Temps l’écrivait jeudi, «certaines personnes ou institutions fichées dans ISIS, le système d’information relatif à la protection de l’Etat, ne devraient pas, ou plus, y être inscrites». On peut parler de bombe.

Le rapport, explique l’éditorial de 24 Heures, dévoile que «dans ce fichier informatique riche de 200 000 noms, les enquêteurs ont déniché des informations inexactes, inutiles, voire illégales. Inquiétant.» Alors qu’on avait dit «plus jamais ça», Le Matin prévoit que «ces prochains jours, le nom d’Urs von Daeniken sera sur toutes les lèvres. Cet ancien chef de l’un des services de renseignement semble être le coupable tout désigné. Il savait ce qui se passait et a laissé faire pendant quatre ans…» Et d’ironiser: «On ose à peine se demander si [ces fiches] contiennent des informations aussi pertinentes que par exemple une liste des dangereux agitateurs qui pendent leur linge le dimanche après-midi.»

Mais le plus virulent, jeudi, était sans doute Le Courrier, pour lequel «les fondamentaux des fouines helvétiques sont toujours bien en place. On ne se refait pas.» Pour le quotidien de gauche genevois, «la loi a été sciemment violée. Ou alors, il faudra qu’on nous explique» comment la Suisse peut compter 200 000 «terroristes, trafiquants d’armes de destruction massive ou d’activistes violents, c’est-à-dire les personnes que la loi permet d’espionner». «Personne n’y croit un seul instant», bien sûr: les «fichés» sont probablement des militants «et autres altermondialistes qui sont suivis à la trace».

Pour la Neue Zürcher Zeitung , telle une maladie chronique, c’est une «rechute inacceptable» que met au jour ce rapport «politiquement explosif», car «il jette une ombre sur la gestion du Département de justice et police. Son chef précédent, Christoph Blocher – qui «aurait pu stopper les fouineurs», selon le Blick – ainsi que celle qui lui a succédé, Eveline Widmer-Schlumpf, devront répondre à des questions embarrassantes: le service du renseignement intérieur a-t-il été mal conduit? Les contrôles négligés au sein de l’administration? Ce retour au «bon vieux temps» était-il calculé?» Et de regretter que les commissions de gestion des Chambres n’aient pas été «plus mordantes qu’un tigre édenté. Mais dans ce cas, mieux vaut mordre tard que jamais.»

Victime de ce que la Südost­schweiz appelle un «syndrome de thésaurisation compulsive» dont la Basler Zeitung montre un exemple édifiant (un visa pour l’ex-Tchécoslovaquie, la Pologne et la Hongrie établi dans un passeport en 1984), «le service de renseignement intérieur se fout» des nouvelles exigences qui devraient être les siennes, lance le Tages-Anzeiger. Il fustige ce système qui fiche «d’innocents députés du Grand Conseil bâlois, des participants à des manifestations autorisées ou des personnes qui rentrent de certains pays. Et l’on touche à l’absurdité totale avec le cas d’une personne décédée qui est encore fichée parce que deux contrôles ultérieurs ont confirmé la pertinence de sa surveillance par rapport à la sécurité nationale.»

Cette sécurité nationale, domaine de compétence où l’on a affaire, pour laRegioneTicino, à des dilettantes: «Il semblerait qu’il y ait des gens à Berne (c’est peut-être aussi le temps de découvrir qui et pourquoi), qui ne se sentent pas concernés par le fait qu’on doit apprendre des erreurs passées», comme celle d’avoir eu une surveillance des citoyens «digne de la Stasi».