Martin Aeschbacher, le nouveau chef du bureau de liaison suisse à Bagdad, sait ce qu'être isolé veut dire. Depuis son arrivée dans la capitale irakienne le 5 mai, moins d'un mois après la chute du régime de Saddam Hussein, la débrouille est son lot quotidien. «L'Irak est aujourd'hui une sorte de no man's land diplomatique, explique-t-il, tous rideaux de son bureau fermés pour se protéger de la chaleur extérieure. L'Autorité provisoire de la coalition qui dirige le pays au nom des alliés a annoncé qu'elle ne reconnaissait pas les missions étrangères, et qu'elle n'est pas en mesure d'assurer leur sécurité. On est donc là sans exister, ou le contraire…» Ces circonvolutions peuvent paraître excessives dans un pays tout juste sorti de la guerre et de trente ans de dictature. Mais elles ont leur importance. Ayant annoncé qu'elles ne reconnaissaient pas l'immunité diplomatique, les troupes américaines ont ainsi pu, sans autre, investir et perquisitionner la semaine dernière l'ambassade de Palestine à Bagdad. C'est pour l'heure le seul cas de ce genre. N'empêche: représenter la Suisse en Irak dans ces circonstances procède souvent du funambulisme: «Je prends mes contacts directement, un peu comme un journaliste poursuit Martin Aeschbacher, arabisant formé en Syrie et au Caire. Notre chance, c'est d'être une très petite structure. Cela dit, les choses commencent à se stabiliser. Un embryon de Ministère des affaires étrangères fonctionne de nouveau, sous la supervision d'un Britannique. Nous avons enfin un interlocuteur».

La petite structure en question se résume à trois diplomates: Martin Aeschbacher, chef de mission, Beat Jenal, chef de chancellerie et Daniel Beyeler, chargé de la coopération. Tous trois sont arrivés ensemble par la route, depuis Amman, avec un technicien qui les a très vite reliés au reste du monde par satellite. Le bureau de liaison suisse à Bagdad est joignable par téléphone… sur un numéro bernois, et dispose d'une connexion Internet, en plus de deux ou trois téléphones satellite. Une remise sur pied rendue possible grâce au personnel local qui, tout le temps du conflit, a veillé sur les bureaux et sur la résidence délaissés fin mars sur ordre de Berne par le prédécesseur d'Aeschbacher, Christian Winter. Juste à la chute de Bagdad, Le Temps avait rencontré les gardiens irakiens de la résidence, armés jusqu'aux dents. Leur vigilance a payé. Alors que l'ambassade d'Allemagne a été dévastée, tout comme la résidence de l'ambassadeur de France, la mission helvétique est demeurée intacte. «Je le prends comme un signe d'amitié, poursuit le diplomate. Les voisins ont veillé sur les lieux d'une manière exemplaire». Parmi les rares restées ouvertes pendant la guerre, la nonciature apostolique, l'ambassade de Russie, celle de Cuba (fermée depuis) et celle d'Egypte.

La priorité de l'équipe diplomatique suisse est, outre les contacts politiques avec la coalition et les Nations unies (la Confédération vient d'octroyer deux millions de dollars supplémentaires au Programme alimentaire mondial pour ses livraisons de nourriture en Irak), la reprise de projets de coopération et, surtout, le défrichage en matière économique. Parmi les firmes suisses, ABB, Bühler et Syngenta ont déjà dépêché des émissaires locaux pour tâter le terrain. Martin

Aeschbacher, lui, a longuement rencontré les membres de la famille Bunniya, qui détient le quasi-monopole des produits laitiers en Irak et dit attendre «impatiemment» le retour de Nestlé. «Mais là, tout est mouvant, nuance le diplomate. La scène économique a changé du tout au tout. Il fallait hier travailler avec le gouvernement. Il faudra demain travailler, d'une façon ou d'une autre, avec les Américains». Des Américains aussi hors d'atteinte des diplomates que de la presse. Leur chef, Paul Bremer, n'a toujours pas rencontré les chefs de missions étrangères. Les informations ne proviennent qu'au compte-gouttes. La Confédération, qui continue officiellement de déconseiller à ses ressortissants d'aller en Irak, suit donc la situation comme elle peut. Un expert suisse est arrivé dimanche à Bagdad avec une délégation de l'Unesco chargée d'investiguer les pillages culturels. La délivrance de visas devrait reprendre d'ici à la mi-juillet.