Portrait

Petra Volpe, l’art de raconter la Suisse

La réalisatrice vit entre Berlin et New York, mais c’est dans son pays natal qu’elle puise son inspiration. Son film «L’Ordre divin», sur le droit de vote des femmes, triomphe sur les écrans suisses et s’apprête à conquérir un public mondial

A chacun de ses retours en Suisse, la réalisatrice Petra Volpe a besoin d’un temps d’adaptation. Comme lorsqu’on se rend à l’étranger et qu’il faut quelques jours pour se faire aux odeurs, aux sons, aux couleurs, aux manières. Etablie entre New York et Berlin, la Suissesse vit le choc inverse. «Tout est si beau, si propre et fonctionne si bien, ici. La qualité de la nourriture est incroyable. La Suisse est une bulle, le reste du monde ne vit pas comme cela. Mais lorsqu’on habite ici, on ne le voit pas», dit-elle.

Blockbuster

S’il y a bien une chose qui cristallise cette «swissness», c’est le lac de Zurich, où Petra Volpe, en robe d’été par-dessus son maillot de bain, s’apprête à piquer une tête avant de poursuivre sa tournée des cinémas open air. Son film Die Göttliche Ordnung (L’Ordre divin), est projeté en ce moment sur une quarantaine d’écrans de plein air, entre Saint-Gall et Genève.

Quarante-six ans après les faits, c’est le premier long-métrage sur l’introduction du droit de vote des femmes en Suisse en 1971. Drôle et émouvant, le film raconte la Suisse rurale et patriarcale à travers Nora, femme au foyer ordinaire qui se transforme en militante pour le suffrage féminin après avoir pris conscience que son mari était en droit de lui interdire de travailler. Il suscite un engouement inattendu du public, pour un sujet tiré de l’histoire politique: avec bientôt 300 000 entrées, il figure dans le top trois des films les plus vu au cours des dix dernières années. Le numéro un est Heidi, du cinéaste zurichois Alain Gsponer, dont le scénario a été écrit par Petra Volpe.

Histoire locale, enjeu global

L’Ordre divin s’apprête à conquérir les Etats-Unis, l’Australie, l’Espagne ou la Chine. Petra Volpe réussit la prouesse de captiver un public international avec une histoire nichée dans les replis de la campagne suisse. «Ce n’est pas le fruit du hasard. Dès le départ, j’ai comme objectif de trouver ce qui, dans le local, peut entrer en résonance avec l’expérience humaine universelle. Partout, il existe des individus qui se politisent lorsqu’ils se rendent compte, comme Nora, que les décisions prises au-dessus d’eux ont un impact sur leur existence quotidienne», explique la réalisatrice.

La Suisse, source d’inspiration

A 47 ans, elle aura bientôt vécu la plus grande partie de sa vie à l’étranger. Pour exercer son métier de cinéaste, elle a dû s'extraire de son pays, cette matrice rassurante aux vertus «soporifiques». Mais elle y revient inexorablement. Petra Volpe prépare en ce moment une série pour la SRF: une saga familiale dans la Suisse de 1945. La réalisatrice tire sa substance narrative de sa propre histoire. Née dans le village de Suhr, en Argovie, de l’union d’un immigré italien et d’une boulangère du coin, elle rêve en grandissant de quitter cette vie étriquée, où chacun s’observe du coin de l’œil. «Evoluer dans un milieu normatif et ennuyeux a des avantages: j’ai cultivé mon imagination et mon désir d’aventure. Mon jeu préféré, enfant, était d’imaginer comment serait ma vie d’adulte», se souvient-elle.

Plongée dans les archives féministes

Pour raconter la Suisse rurale des années 1970, Petra Volpe a aussi exploré les archives historiques de Marthe Gosteli. Cette militante féministe, décédée en avril dernier à 99 ans, a laissé derrière elle un trésor de documents sur l’histoire du mouvement des femmes en Suisse: brochures, périodiques, tracts, travaux universitaires, articles de presse, photographies. Au cours de ses recherches, Petra Volpe réalise à quel point l’égalité des droits a été freinée par les femmes elles-mêmes. «Elles ne sont pas de meilleurs humains que les hommes. Certaines femmes éduquées bénéficiaient d’un statut social avantageux et n’avaient pas envie de partager le pouvoir. D’autres pensaient que si elles se mettaient à faire de la politique, elles affaibliraient leur position dans la famille.»

Anti-modèle familial

L’Argovienne a d’abord étudié l’art avant d’arriver au cinéma. A 27 ans, elle entre à l’école de cinéma Babelsberg, à Berlin, sa ville pour vingt ans. Pendant ses études, elle exerce «une centaine» de petits jobs différents, dans les services, les soins médicaux, le secrétariat, ou encore le téléphone rose. «On apprend beaucoup sur les gens. Et surtout sur le couple et la double morale», dit-elle à l’évocation de ce dernier souvenir. Là encore, une formidable ressource d’histoires.

S’il y a une chose qui n’a jamais fait rêver Petra Volpe, c’est bien l’idée du couple traditionnel, avec enfants. «La famille n’est pas un espace de bonheur. C’est un lieu de contrainte et de violence, parfois.» Aujourd’hui, elle vit à Brooklyn dans une grande maison où habitent également l’ex-femme de son mari et deux fillettes, des jumelles, issues de ce premier mariage. Elle a vécu avec des femmes avant de rencontrer l’homme qu’elle a épousé à 45 ans, pour «l’expérience de l’engagement». «Je tombe amoureuse de personnes, pas d’un homme ou d’une femme», dit-elle.

«Le succès du film est à attribuer à Donald Trump»

Aux Etats-Unis, son film a rencontré un écho particulier, remportant trois prix au Festival du film de Tribeca (New York). «Hélas, je crains que nous soyons redevables au président Donald Trump de ce succès, soupire Petra Volpe. Les Américaines doivent faire face à un président sexiste. Des droits qui semblaient acquis sont maintenant remis en question.» Or, L’Ordre divin n’est pas seulement un film sur le suffrage féminin. C’est également une ode au courage civil, à la démocratie et à la solidarité. «Donner du courage, nourrir les utopies», c’est aussi le rôle du cinéma.

Un ombre passe dans le regard de la réalisatrice à l’évocation des manifestations qui ont agité New York après l’élection du président. «Le féminisme est loin d’appartenir au passé. Les femmes sont encore et toujours moins bien payées que les hommes pour le même travail. C’est une raison suffisante pour descendre dans la rue et réclamer une société 50-50. Le sexisme, parce qu’il se manifeste de manière plus subtile, est plus difficile à combattre aujourd’hui.»

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