A l’automne 2015, un svelte financier anglais se présente au Bellevue Palace de Berne pour un rendez-vous confidentiel. Patrick Mahony est l’une des têtes pensantes de Petrosaudi, une petite société pétrolière opérant depuis Londres, Riyad et Genève.

Le récit qu’il vient confier à l’ambassadeur suisse Johannes Matyassy, chef de la division Asie au Département des affaires étrangères, est étonnant. Il dessine un univers parallèle où se mêlent haute politique, islam et flots d’argent dont les proportions sont à peine imaginables. Un monde dont Patrick Mahony a fait partie avant de se trouver pris dans le plus grand scandale financier de la décennie.

Au moment où il se rend dans le palace bernois, cet ancien de Goldman Sachs a un sérieux problème. Un ex-cadre de Petrosaudi, le Genevois Xavier Justo, a volé des centaines de milliers de documents dans les serveurs de l’entreprise avant de les remettre au blog d’opposition malaisien Sarawak Report.

Ces données détaillent les milliards brassés par Petrosaudi et le fonds souverain malaisien 1MDB entre la Suisse, les Seychelles et les Iles Caïmans. Elles dévoilent surtout l’influence occulte exercée sur ces transactions par un trentenaire bedonnant, Jho Low, très introduit dans la famille du premier ministre malaisien.

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Depuis, les révélations se sont succédé sur la façon dont 1MDB a été pillé au profit de ses dirigeants, de Jho Low et de deux responsables du fonds souverain émirati IPIC, qui était lui aussi en affaires avec 1MDB. Le total des détournements avoisine 4 milliards de francs, selon le Ministère public de la Confédération. En Suisse, trois banques ayant accueilli ou fait circuler ces fonds ont été mises à l’amende (Falcon, Coutts) ou carrément dissoutes (BSI).

Affaire ultrasensible

Lorsqu’il est reçu à Berne, Patrick Mahony est pressé d’expliquer ce que Petrosaudi et ses dirigeants font dans cette galère. Le contenu exact de sa conversation avec l’ambassadeur Matyassy n’est pas connu. Patrick Mahony a refusé de s’exprimer dans le cadre de cet article. Le Département des Affaires étrangères se borne à confirmer que le financier «a rencontré, à sa demande, le responsable de la Division Asie Pacifique pour lui présenter son point de vue», indique son porte-parole Jean-Marc Crevoisier.

Tout est secret, on ne peut pas s’exprimer. Ce dossier est très suivi par les autorités des pays du Golfe

Un avocat qui travaille sur l’affaire

Mais selon une personne au fait de la discussion, le rendez-vous bernois démontre «qu’il y a un certain niveau politique dans toute cette affaire». Un niveau tel, en réalité, qu’il explique son caractère ultrasensible.

Il nous a d’ailleurs fallu plusieurs mois pour déverrouiller le silence tenace qui entoure l’enquête suisse sur 1MDB. «Tout est secret, on ne peut pas s’exprimer, indique un avocat qui travaille sur l’affaire. Ce dossier est très suivi par les autorités des pays du Golfe. Et ces gens sont extrêmement cauteleux. Ils ne communiquent pas et privilégient les contacts d’Etat à Etat.» Le Temps a néanmoins rencontré plusieurs initiés qui, sous couvert de l’anonymat, ont accepté d’éclairer la face cachée, politique, du scandale.

La diplomatie du cash

L’intrigue se noue en 2009. Le nouveau premier ministre malaisien, Najib Razak, est menacé par l’ambitieux opposant Anwar Ibrahim, appuyé par le Parti islamique pan-malaisien (PAS). Pour le contrer, Najib se rend plusieurs fois dans le Golfe, en Arabie saoudite et aux Emirats notamment. Il joue sur l’argument de la solidarité entre puissances islamiques face à l’extrémisme. A ses interlocuteurs, il dépeint Anwar Ibrahim comme un suppôt des Frères musulmans, l’organisation islamiste qui prendra brièvement le pouvoir en Egypte trois ans plus tard.

«Najib a demandé de l’aide et l’a obtenue, non seulement de l’Arabie saoudite mais des Emirats, explique une personne informée de ces tractations. Les Saoudiens ont toujours fait de la diplomatie avec du cash. Ils paient des leaders étrangers, directement.» L’automne dernier, l’ancien président pakistanais Pervez Musharraf a admis qu’il avait reçu de grosses sommes de feu le roi Abdallah pour s’offrir des résidences à Londres et à Dubaï.

Il y a eu de l’argent pour financer la campagne électorale de Najib. C’est peut-être discutable, mais ce n’est pas de la corruption

Dans le cas de Najib Razak, l’aide du Golfe sera massive. Le roi Abdallah enjoint personnellement son fils Turki de faire affaire avec les Malaisiens. Réputé être l’un des rejetons préférés du roi, le prince Turki est l’actionnaire et cofondateur de Petrosaudi. La société est dirigée par son meilleur ami, le Saoudo-Genevois Tarek Obaïd. Elle reçoit pour mission de «gagner de l’argent tout en accomplissant des tâches politiques, comme aider à l’élection de Najib en Malaisie», résume un proche du dossier.

Dans ses documents internes – auxquels Le Temps a eu accès, à la suite du vol de données commis par Xavier Justo –, Petrosaudi se vante de disposer du «soutien total de la diplomatie du Royaume». «Le but de Petrosaudi est d’approcher les nations ayant des liens forts avec l’Arabie saoudite et d’utiliser les bonnes relations avec ces gouvernements pour accéder à des actifs pétroliers et gaziers, explique une note de présentation. Les gouvernements ont été très réceptifs à Petrosaudi parce qu’ils ont l’impression de travailler avec une quasi-entreprise d’Etat (puisque c’est un véhicule de la famille royale saoudienne).»

Le pacte avec la Malaisie se conclut sur cette base, donnant-donnant. Petrosaudi promet l’accès à des pays difficiles comme le Turkménistan ou le Venezuela. 1MDB amène de l’argent emprunté à bas coût sur les marchés financiers grâce à son statut de fonds souverain. Finalement, assurent tant 1MDB que Petrosaudi, l’opération aurait été profitable pour les deux parties. Le fonds malaisien aurait injecté 1,8 milliard de dollars et retiré 2,3 milliards de sa coentreprise avec Petrosaudi, soit un profit de quelque 500 millions, écrivait le Financial Times en février 2016.

Pas de pétrole, mais de l’argent

Il y a pourtant un hic. L’apport majeur de Petrosaudi était un puits de pétrole turkmène, le champ de Serdar. Selon des documents internes, le président du réclusif pays d’Asie centrale l’aurait promis au prince Turki et à Tarek Obaïd lors d’un rendez-vous à Achkhabad au printemps 2009. Mais la promesse ne s’est pas concrétisée, en raison d’une dispute frontalière avec l’Azerbaïdjan voisin.

Comment, dès lors, l’alliance Petrosaudi-1MDB a-t-elle pu générer du cash? «Dans le pétrole, vous pouvez devenir multimilliardaire sans extraire la moindre goutte de brut, raisonne un connaisseur du dossier. Car votre force, ce sont les données géologiques. C’était ça le trésor.»

Celles du champ Serdar auraient justifié les montants investis par 1MDB dans le partenariat. Il suffisait de valoriser Petrosaudi assez cher (2,7 milliards de dollars), sur la base de quelques actifs et d’accès politique privilégiés, pour faire naître de grosses sommes d’argent.

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L’aide de l’Arabie saoudite à Najib Razak a aussi pris des formes plus directes. Au printemps 2016, le ministre des Affaires étrangères saoudien a confirmé qu’une «donation» d’un montant non spécifié était parvenue au premier ministre. Selon le Wall Street Journal, le ministère des Finances saoudien a effectivement versé 80 millions de dollars à Najib Razak. «Il y a eu de l’argent pour financer la campagne électorale de Najib, résume simplement un proche du dossier. C’est peut-être discutable qu’un pays veuille prendre de l’influence sur un autre, mais ce n’est pas de la corruption.»

Le procureur général malaisien a aussi prétendu que 681 millions versés sur un compte personnel du premier ministre en 2013 étaient une donation de la famille royale saoudienne. Une version qui paraît aujourd’hui erronée, puisque cet argent venait en réalité du fonds 1MDB, via la Falcon Bank de Singapour, comme l'affirme un plainte civile du Département de la justice américain déposée en juin 2017.

L’ami des «gros bonnets»

A en croire nos sources, c’est du côté malaisien que tout aurait dérapé. Les documents volés par Xavier Justo montrent que Jho Low, le flamboyant intermédiaire désigné pour traiter avec Petrosaudi, pilotait secrètement les relations entre la Malaisie et le Golfe. Une note de sa main, titrée «très personnel et confidentiel – détruire après lecture», datée du 26 décembre 2009, montre le but visé par les déplacements de Najib Razak dans la région: afficher sa proximité avec les «gros bonnets» («big boys») du Golfe, notamment le roi Abdallah, afin de décourager les milieux d’affaires malaisiens de soutenir l’opposition.

Jho Low disposait d’un bon réseau au Proche-Orient grâce à son séjour à Harrow, un collège anglais qui accueille de nombreuses têtes couronnées arabes. Il était aussi devenu un quasi-membre de la famille de Najib Razak. Grand ami de son fils, adoré de sa femme, Jho Low servait de passage obligé pour les hommes d’affaires souhaitant accéder au premier ministre. A l’automne 2009, 700 millions de dollars issus de la coentreprise 1MDB-Petrosaudi sont virés sur un compte qu’il contrôle à la BSI de Singapour. C’est le premier détournement avéré de l’affaire, le début du scandale.

«Jho Low s’est servi des transactions avec 1 MDB comme d’un self-service personnel, peste l’une de nos sources. L’avoir choisi pour réaliser le deal avec Petrosaudi est pour le moins malheureux. Tout cela a été très mal contrôlé, la gouvernance de l’opération a été déplorable.»

Erreur américaine

S’il apparaît aujourd’hui comme le grand responsable du désastre, Jho Low – qui se cacherait peut-être en Thaïlande – n’a encore été inculpé nulle part. Et Petrosaudi, de son côté, n’est pas sortie d’affaire. Une plainte civile du Département de la Justice américain, datée du 20 juillet 2016, lui reproche en substance d’avoir conclu un prêt fictif avec 1MDB de façon à faciliter les détournements.

Surtout, cette plainte affirme que le prince Turki aurait versé 20 millions de dollars au premier ministre malaisien en 2011. Mais selon plusieurs sources, il y aurait maldonne sur ce point. Des versements ont bien eu lieu, mais ils émanent d’un homonyme, un autre prince Turki, et non du cofondateur de Petrosaudi. Cette constatation se base sur les relevés Swift qui documentent chaque virement bancaire. L’erreur est embarrassante, d’autant que les autorités américaines ont la réputation d’être très méticuleuses lorsqu’elles rédigent des plaintes de ce type.

Le Département américain de la Justice ne fait pas de commentaire à ce sujet, de même que Ministère public de la Confédération, chargé de l’enquête helvétique sur 1MDB. «Le MPC ne commente pas les décisions d’autres juridictions», indique son porte-parole Anthony Brovarone dans un e-mail au Temps.

Le rôle de JP Morgan à Genève

Depuis le début de l’affaire, les procureurs suisses sont montrés précautionneux dans leurs investigations touchant Petrosaudi. Leur enquête porte sur les transactions de la société avec 1MDB, «mais n’est pas dirigée contre Petrosaudi», répète le MPC. Ses dirigeants n’ont pas été mis en prévention, ils se déplacent à leur guise et n’ont pas été interrogés.

Mais ces prochains mois, les procureurs vont devoir trancher. Petrosaudi a-t-elle participé de bonne foi à un deal pétrolier et politique qui a mal tourné? Ou est-elle complice, à un degré ou un autre, de la plus grande fraude du XXIe siècle?

Grâce aux annonces et aux données saisies dans les banques, le MPC sait presque tout des flux financiers liés à 1MDB. Ses enquêteurs disposent notamment des annonces faites – après l’éclatement du scandale en 2015 – par la banque JP Morgan de Genève, où Petrosaudi avait l’essentiel de ses comptes. Un choix qui ne doit rien au hasard: JP Morgan est très implanté en Arabie saoudite et très proche du géant pétrolier national Saudi Aramco, dont elle gère l’introduction en bourse.

Quant au gouvernement saoudien, fidèle à ses habitudes, il reste silencieux sur l’affaire. Un courriel envoyé par Le Temps à l’ambassade d’Arabie saoudite à Berne est resté sans réponse, de même que des questions envoyées à l’ambassade de Malaisie.

Malgré le scandale, les relations entre ces deux pays semblent cordiales. La semaine dernière, le roi Salmane d’Arabie saoudite, qui a succédé à Abdallah en 2015, s’est rendu en Malaisie avec une suite de plus de mille personnes. Toujours au pouvoir, le premier ministre Najib Razak a annoncé que Saudi Aramco investirait 7 milliards de dollars dans une nouvelle raffinerie malaisienne d’ici à 2019. Il faudra plus qu’un scandale pour mettre fin à la diplomatie du portefeuille.


Cet article a été modifié le 16 juin 2017 pour tenir compte de nouveaux développements de l'enquête, notamment sur l'origine des 681 millions de dollars versés en 2013 au premier ministre malaisien.