Quel tapage autour de Galmiz! Hier matin, ce sont pas moins de trois conseillers d'Etat qui sont venus défendre la candidature fribourgeoise pour l'implantation d'un géant de la pharmacie. La salle de conférence de l'Hôtel cantonal était pleine à craquer. Comme prévu, Michel Pittet, Beat Vonlanthen et Pascal Corminboeuf ont annoncé officiellement la mise en zone d'une parcelle de 55 hectares à Galmiz sur la plaine du Grand Marais.

Avec l'Aéropole II et III à Payerne et l'Y-Parc à Yverdon, la Suisse comptera donc une troisième option pour tenter de séduire la multinationale américaine. A un bémol près. Quelques heures après la décision fribourgeoise, la Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage (FP) a annoncé qu'elle ferait recours contre le gouvernement fribourgeois auprès du Conseil fédéral. Une démarche qui a toutefois peu de chances d'aboutir. Le 6 décembre dernier, les sept Sages ont déjà couvert le changement d'affectation décidé par les Fribourgeois.

C'est que l'enjeu est de taille. La société, dont le nom n'a toujours pas filtré, pourrait investir près d'un milliard de francs et créer d'ici à dix ans jusqu'à 1200 emplois. Après avoir sollicité une vingtaine de pays, ce géant américain de la pharmacie n'a retenu que l'Irlande, Singapour et la Suisse pour effectuer son choix final. Une décision devrait tomber durant le premier semestre 2005. Le «dézonage» du terrain agricole de Galmiz avant la fin de l'année était donc capital pour que la candidature de Fribourg ne soit pas écartée.

Les attaques répétées de la FP n'ont pas été si contre-productives. Bien sûr, Michel Pittet, directeur de l'Economie et de l'emploi, a reconnu que Fribourg et la Suisse se seraient bien passés d'une publicité qui donne au pays une image «d'épouvantail du développement économique». Mais à y regarder de plus près, la polémique orchestrée par la FP a permis aux autorités cantonales, aux communes du Lac et à d'autres élus fribourgeois de montrer au possible investisseur que toute une région faisait largement bloc derrière la candidature de la commune lacoise. Le gouvernement a aussi habilement profité de ces coups de projecteur pour, à chaque fois, vanter les atouts du site de Galmiz.

Beat Vonlanthen, directeur de l'Aménagement, de l'environnement et des constructions, a aussi fustigé l'attitude de la FP et de son secrétaire, le biologiste Raimund Rodewald. Selon le démocrate-chrétien, la fondation a demandé comme unique condition un avis de droit de la part de l'Office fédéral du développement territorial (ARE) pour ne pas déposer d'opposition au changement d'affectation du terrain de Galmiz. Le 6 décembre, tant le Conseil fédéral que l'ARE ont donné un préavis favorable au «dézonage». Mais Raimund Rodewald a depuis indiqué que la fondation combattrait le projet d'une autre manière. Un comité a ainsi été créé. Des annonces combattant le site de Galmiz ont été publiées dans plusieurs quotidiens.

Pour Beat Vonlanthen, la FP a trahi ses engagements: «Elle a émis une seule condition pour ne pas s'opposer au projet. Le Conseil fédéral et l'ARE ont répondu sur ce point. Malgré ces réponses, la FP continue à attaquer le projet. Je trouve ce procédé éthiquement douteux, contestable du point de vue du droit et peu démocratique.» Et le Singinois de continuer: «Galmiz ne doit pas devenir le symbole d'une protection du paysage mal comprise. Ce projet doit incarner au contraire le développement durable d'un canton qui monte en puissance.»

Pascal Corminboeuf, directeur des Institutions, de l'agriculture et des forêts, s'en est également pris à l'argumentaire de la FP. «Je sais de quoi je parle, a dit le ministre. J'ai passé six mois au pénitencier de Bellchasse pour objection de conscience. J'ai travaillé dans les champs et je peux vous dire que la qualité de la terre n'est pas aussi bonne que ce qu'affirment les dirigeants de la FP.»

En à peine deux mois, Fribourg aura finalement réussi un difficile pari. «Dézoner» 55 hectares de terres agricoles n'était pourtant pas gagné d'avance. «Les négociations avec les associations de protection de la nature ont été dures, mais constructives», a commenté Beat Vonlanthen. Au final, un accord a été signé entre l'Etat et les milieux de protection de la nature. Le site devra ainsi être desservi par les transports publics. De plus, des compensations écologiques permettront d'augmenter la biodiversité du Grand Marais. Des haies, des prairies et des biotopes seront créés. Quant à la question des surfaces d'assolement, elle sera traitée de manière progressive en collaboration avec l'ARE. Un moyen de court-circuiter le recours annoncé de la FP.

Cette médiatisation du dossier Galmiz contraste avec le silence des autorités vaudoises, qui, il est vrai, n'ont pas eu l'occasion de vanter leurs sites, déjà situés en zones constructibles et équipées. Les Vaudois jouent donc la carte de la discrétion et se réfugient derrière la clause de confidentialité imposée par la société américaine cotée en Bourse. Chef du Service de l'économie, Philippe Sordet reste serein face à l'agitation fribourgeoise: «Si la concurrence existe bien sûr entre nos deux cantons, il faut que la Suisse emporte cet appel d'offre. Avec Fribourg, nous nous sommes entendus pour ne pas pratiquer de dumping ou conclure des arrangements fiscaux spécifiques. Toutes les offres doivent s'inscrire dans le cadre légal existant.» Et sur ce dossier, Philippe Sordet en est convaincu, le canton de Vaud, loin des projecteurs mais sûr de son fait, n'est pas qu'un simple challenger.