Le torchon brûle entre les pharmaciens indépendants genevois et la chaîne Sun Store. L'Association des pharmacies du canton de Genève (AP) a déposé la semaine dernière une requête de mesures provisionnelles pour concurrence déloyale contre son puissant concurrent, ainsi que contre cinq caisses maladie qui collaborent avec Sun Store, a appris Le Temps.

Les caisses concernées sont Assura, Supra, Philos, le Groupe Mutuel et le CPT. Le fond du litige concerne des accords entre Sun Store et ces caisses, qui prévoient que les assurés ne paient que le prix du médicament lui-même lorsqu'ils se rendent dans une pharmacie de la chaîne. La taxe «pharmacien» (4 fr. 30 par médicament remis soumis à ordonnance) et la taxe «patient» (7 fr. 55 par trimestre, par médecin et par client) ne sont, elles, pas facturées. Cela représente «un cadeau aux caisses et aux assurés de 5 millions par an à l'échelle de la chaîne», précise Marcel Séverin, le fondateur et président de Sun Store.

Du côté de l'AP, on peine à accepter cette pratique, car ces taxes constituent «le revenu à proprement parler du pharmacien». Autrefois, les pharmaciens étaient directement intéressés au prix de vente du médicament. Mais ce système a été aboli en 2001. Depuis, la marge du pharmacien est facturée séparément sous la forme de taxes.

L'idée de cette réforme était «pure», précise Gérard Bédat, président de l'AP. Mais elle se retourne contre les pharmaciens indépendants qui n'ont que les taxes pour vivre. Les chaînes utilisent, elles, les médicaments soumis à ordonnance «comme produits d'appel». Leurs marges, elles les réalisent «sur la vaste palette de produits annexes» (parfumerie notamment). Cette logique est en train de «casser la pharmacie classique». «Beaucoup de pharmacies ont été rachetées depuis deux ans, ou soumises à un système de franchisage», dit le président de l'AP. Les pharmacies indépendantes ne seraient aujourd'hui plus que 120 à Genève, sur un total de 179.

Apparemment, la requête en justice d'AP ne demande pas directement la cessation du non-prélèvement des taxes, mais vise seulement à empêcher que cette pratique puisse faire l'objet de publicité, que Gérard Bédat juge «illicite».

Démarche «infondée»

Du côté de Sun Store, on juge la démarche d'AP «totalement infondée». «La non-application des taxes fait l'objet de conventions qui ont été dûment autorisées par les autorités compétentes en leur temps», précise Marcel Séverin. Il est logique que la clientèle puisse en être «informée».

Marcel Séverin se veut confiant quant à la suite des opérations. Depuis la création de la chaîne en 1972, il aurait eu à faire face à une «vingtaine de plaintes de la part de pharmaciens concurrents» et il n'aurait «jamais perdu».

Directeur général d'Assura, l'une des caisses collaborant avec Sun Store, Jean-Paul Diserens estime, lui, que cette affaire montre que «les pharmaciens sont aux abois». «Ils voudraient aujourd'hui qu'on les prenne au sérieux en tant que véritables partenaires du système de santé, après s'être cantonnés pendant des années et des années dans le rôle d'épiciers de luxe». Au lieu de «gémir sur leur manque à gagner», les pharmaciens devraient plutôt chercher le «dialogue avec les assureurs», estime encore Jean-Paul Diserens.

Basée à Saint-Sulpice (VD), Sun Store contrôle une soixantaine de pharmacies. En expansion constante, son chiffre d'affaires a dépassé 200 millions en 2003. Les deux autres grandes chaînes présentes sur le marché suisse, Galenica et Capitole, sont également en croissance.