Les architectes genevois donnent de la voix. Ils veulent être davantage associés au projet de quartier «Praille-Acacias-Vernets», qu'ils s'inquiètent de voir stagner. Président de la section genevoise de la Fédération des architectes suisses (FAS), Philippe Bonhôte estime que le succès du projet passe par la nomination d'un architecte cantonal. Plus globalement, alors que plusieurs concours d'architecture ont été organisés à Genève puis jetés aux orties par les autorités (LT des 30.04 et 02.05.2008), Philippe Bonhôte affirme que sa profession doit être revalorisée.

Le Temps: «La Praille-Acacias-Vernets» est un projet d'envergure pour Genève, et à l'échelle suisse. Comment le percevez-vous?

Philippe Bonhôte: C'est la FAS, inspirée par les travaux de l'Institut d'architecture, qui a donné l'impulsion à ce projet en organisant en 2005 un concours international pour le réaménagement de la Praille, incluant la construction de 20000 logements. On est intervenu car l'Etat ne prenait pas assez les devants. A l'époque, il y avait déjà tellement d'attentes de la part des entreprises locales qu'elles ont investi 400000 francs dans le concours. Nous avons été contents de voir son effet positif sur les pouvoirs publics. Mais depuis la présentation du masterplan par le Conseil d'Etat, le projet stagne. Le fait que l'ex-chef de projet, Benoît Genecand, soit parti après deux mois n'arrange rien. Aujourd'hui, nous sommes inquiets, car nous avons l'impression que malgré la priorité donnée à ce projet par le Conseil d'Etat, il s'enlise.

- Quels problèmes identifiez-vous?

- Nous sommes préoccupés par le fait qu'il manque un pilote dans l'avion: soit un architecte cantonal, soit une autre autorité compétente qui piloterait la Praille, mais aussi les autres projets immobiliers du canton. C'est essentiel pour que le gouvernement garde la main, et gère les rapports de force.

- Que ferait l'architecte cantonal?

- Il aurait un vrai pouvoir que lui déléguerait le Conseil d'Etat, et serait ainsi reconnu par tous les partenaires: investisseurs, architectes, pouvoirs publics... Son rôle consisterait à fédérer les intérêts. Il serait responsable du pilotage de tous les projets à Genève, et aurait ainsi la vision globale qui manque au canton. Il fixerait les priorités, ferait valoir son savoir-faire et sa hauteur de vue en matière de gestion de l'urbanisme. Les uns après les autres, les conseillers d'Etat nous disent que ce poste n'est pas nécessaire. Pourquoi? C'est un mystère.

- On a l'impression que les architectes se sentent méprisés par le politique...

- Si nous avons organisé le concours à la Praille en 2005, c'était aussi pour rappeler que les architectes ont un rôle à jouer. A Genève, il manque une culture de l'architecture au niveau politique. Une conscience que les architectes servent à autre chose qu'à mettre une cerise sur le gâteau. Il y a une crise de confiance des politiques envers les architectes, et vice versa. Il faut y remédier, en nommant un architecte cantonal, mais aussi en favorisant le débat. Il faut que les architectes aient leur place à la table. La FAS est à disposition du projet de la Praille, et tous les architectes sont prêts à travailler.

- Le projet de la Praille est sans précédent en Suisse. De quels exemples pourrait s'inspirer Genève?

- Il y a dix ans, Zurich était dans une situation semblable à celle de Genève. La pénurie de logements sévissait, les gens allaient habiter hors du canton, les recettes fiscales chutaient et les architectes déprimaient. Le canton a décidé de prendre le taureau par les cornes, et de se donner les moyens de construire 10000 logements en dix ans dans l'agglomération. Il a mis sur pied un groupe de pilotage chargé de faire travailler ensemble les différents acteurs. Le résultat est réussi! Aujourd'hui, les nouveaux quartiers embellissent le canton, leurs habitants en sont fiers, les investisseurs sont ravis d'avoir gagné de l'argent, les entreprises délocalisées ont valorisé leurs terrains et les architectes ont travaillé. Des exemples similaires existent à Lyon et à Barcelone.

- Que faut-il faire de la Praille?

- La FAS est convaincue que ce territoire devra être mixte. Le terrain s'y prête, puisqu'il est déjà équipé en transports publics et qu'il est tout près du centre-ville. Jusqu'à présent, on s'est trop focalisé sur les tours, alors que l'enjeu, c'est la reconversion du quartier. Il faut en faire un vrai quartier urbain et dense, avec des logements de différentes catégories, des espaces publics et des commerces. On ne devra pas avoir besoin de se déplacer à l'autre bout de la ville parce qu'il manque l'essentiel. Ce périmètre, en zone industrielle, est largement détenu par les pouvoirs publics, ce qui est rare en Suisse. Il est donc moins sensible que la zone agricole ou la zone villas, où il y a plus de résistances des riverains. La Praille peut supporter un coup d'accélérateur qui profiterait au canton. Il faut y aller, tout le monde est prêt: les investisseurs, la population, les architectes. Si on fait les choses au compte-gouttes, les gens iront de plus en plus habiter en France, et les entreprises travailleront ailleurs. Quand on tarde trop, cela casse la motivation. Si les riverains ont l'impression que le projet traîne, la méfiance s'installera.

- De manière générale, les projets du canton sont marqués par les blocages. Comment analysez-vous cela?

- A Genève, on a un problème de méthode. On peine à consulter dès le départ sur la base d'un projet, il y a une culture du secret. On fait avancer les projets dans son coin, on les pousse le plus loin possible pour éviter les oppositions. On a développé une sorte de paranoïa. Le résultat, c'est que l'on morcelle les périmètres, comme dans le cas du secteur Sécheron, qui a été réalisé par à-coups, alors qu'il y avait un enjeu de quartier. La Praille est un moteur pour Genève: il faut réussir à faire de ce projet un exemple.