Son invitation surprise à Eveline Widmer-Schlumpf la semaine dernière a fait jaser. Evidemment. «Vous vous méprenez sur mes intentions», lançait-il le lendemain de cette «rencontre avec les Vaudois» à un groupe de députés UDC qui lui en parlaient en souriant d'un air entendu à la buvette du Grand Conseil.

Le goût du risque

C'était un coup risqué. Le conseiller d'Etat libéral s'attendait à environ trois cents personnes; ils étaient plus de mille à l'arrivée pour entendre la conseillère fédérale UDC honnie par son parti. Cette invitation a été menée tambour battant, au point que certains membres du Conseil d'Etat l'ont, semble-t-il, découverte dans la presse. Sans conséquence, puisqu'il semble régner une paix des braves entre les membres du gouvernement. Mais cette anecdote révèle la marque de fabrique de Philippe Leuba. Depuis son entrée en fonction, il y a moins d'un an, les dossiers valsent au Département de l'intérieur (DINT). Les décisions tombent rapidement et, mieux encore, sont suivies d'effets.

En quelques mois, le centre de détention pour mineurs que le canton de Vaud s'est engagé à construire pour la Suisse romande est sur les rails, la problématique du centre de requérants à Vallorbe a été partiellement désamorcée, tout comme le conflit larvé entre les communes et le canton. L'importante et profonde réforme de la justice vaudoise, Codex 2010, était embourbée et avance désormais à grands pas. Lorsqu'un second détenu se suicide en peu de temps avec sa ceinture, cette dernière est interdite le matin même de l'annonce du drame. Le Service de la population (SPOP) réclame des postes, le conseiller d'Etat, ex-député pourtant connu pour son combat acharné contre l'augmentation du nombre de fonctionnaires, en décroche cinq en puisant notamment dans d'autres secteurs de son département. Dans les coulisses de l'administration, on ne cache pas que le libéral se révèle «impressionnant».

Sur le terrain

Sur le terrain, le magistrat séduit également. C'est le sentiment de Romain Stampfli et Stéphane Maillard, respectivement syndics d'Henniez et de Granges-près-Marnand, deux des douze communes de la Broye impliquées dans le projet de fusion qui doit donner naissance à Valbroye en 2010. Un projet politiquement délicat après les échecs successifs à Mézières et en Lavaux et qui, en cas de succès, pourrait donner le ton aux quelque 80 communes vaudoises actuellement engagées dans un processus de fusion. «Avant l'arrivée de Philippe Leuba, on se sentait un peu livrés à nous-mêmes, dit Stéphane Maillard. On voit la différence aujourd'hui.»

Le conseiller d'Etat s'est déplacé et a promis de se déplacer encore pour soutenir les autorités dans leurs fiançailles. Les communes restent un des dossiers chauds du DINT durant cette législature, et la prochaine révision prévue de la péréquation pour 2010 constitue un dossier des plus sensibles. Positionné au poste de président de la toute nouvelle plate-forme canton-communes, Philippe Leuba a ainsi toutes les cartes en main pour désamorcer une nouvelle crise entre le canton et ses filles.

«Il a une véritable écoute et il fait avancer les choses», dit l'archiviste cantonal, Gilbert Coutaz, encore tout surpris de voir que deux dossiers, la loi sur l'archivage et l'archivage électronique -pourtant mineurs à l'échelle des impératifs de l'Etat -, ont subi un coup d'accélérateur depuis l'arrivée de l'ancien arbitre de football au gouvernement.

Le souhait de visibilité

L'achat par le canton de Vaud de manuscrits originaux du poète vaudois Gilles (LT du 20.03.2008) est symbolique de la manière d'agir du magistrat. La somme dépensée est minime (7000 francs) mais, une fois informé par Gilbert Coutaz de la possibilité de rapatrier en terre vaudoise le texte original de La Venoge, «il a tout de suite pris en main le dossier», indique l'archiviste cantonal.

Philippe Leuba a souhaité le faire savoir en organisant une conférence de presse à Saint-Saphorin, où vécut Gilles. Le jeu en valait la chandelle, mais il trahit son besoin de reconnaissance. Le Département de l'intérieur est technique, institutionnel. Pas forcément visible. L'invitation d'Eveline Widmer-Schlumpf était également un bon moyen pour se mettre en évidence. «A la fin de la soirée, il a pris la parole après la conseillère fédérale, ce qui est contraire au protocole. Il n'a pas résisté», note un observateur. Philippe Leuba se démène, mais ne souhaite pas pour autant le faire dans l'ombre.

«Pour que les décisions qui sont prises le soient par le politique et non par l'administration, c'est un combat quotidien», dit-il pour expliquer son omniprésence à tous les échelons de son département. «Je croyais naïvement présumer de la charge de travail, notamment pour avoir vu mon père (ndlr: Jean-François Leuba, conseiller d'Etat de 1978 à 1990, aujourd'hui décédé). Je me suis fourvoyé. La charge est beaucoup plus grande que j'imaginais. Du moins si l'on veut avoir une emprise sur les décisions du Département et du Conseil d'Etat.»

Aujourd'hui, nombre d'observateurs et de politiciens ne reconnaissent plus l'ex-député libéral. Le politicien de milice d'alors - souvent détesté pour son attitude mélangeant arrogance et dogmatisme - a trouvé un costume à sa taille: celui de conseiller d'Etat.