Pour l'école obligatoire, c'est une petite révolution. Avec l'introduction de la réforme de la péréquation financière et de la répartition des tâches entre la Confédération et les cantons (RPT), le 1er janvier, les enfants handicapés quitteront le giron de l'assurance invalidité (AI) pour devenir des élèves à part entière. Désormais compétents en matière d'enseignement spécialisé, les cantons devront s'aligner sur les normes fixées par la Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP). Avec un objectif prioritaire: favoriser l'intégration des enfants différents au sein de l'école obligatoire. Les cantons disposent de la phase de transition de trois ans prévue par la Confédération pour se préparer à ce changement de paradigme. La tâche sera particulièrement lourde dans le canton de Vaud où 2350 élèves fréquentent un enseignement spécialisé, soit le taux le plus élevé de Suisse (3,2%; chiffres 2005). Les cantons du Valais (1,3%), du Jura (1,3%) et de Neuchâtel (1%) présentent en revanche des taux inférieurs aux moyennes suisses et européennes, qui avoisinent les 2%. Philippe Nendaz connaît bien ces différences. Chef de l'enseignement spécialisé du canton de Vaud, il a occupé le même poste durant dix ans en Valais. Entretien.

Le Temps: Comment expliquez-vous le décalage qui existe entre Vaud et le Valais?

Philippe Nendaz: Il y a tout d'abord un facteur historique. Le Valais, canton autrefois pauvre, ne s'est pas doté d'un tissu institutionnel très dense. Les cinq établissements spécialisés qui existent aujourd'hui sont tous nés sous l'impulsion de l'Eglise catholique. Le tissu socio-familial joue aussi un rôle. En Valais, il est très développé. Cela permet de garder plus facilement des enfants handicapés à la maison et donc de mieux comprendre leur intégration. Dans le canton de Vaud, la culture protestante a favorisé la mise en place de prestations de qualité pour l'ensemble de la population. Le canton a toujours disposé d'un nombre très important d'institutions spécialisées (58 aujourd'hui), et cela bien avant l'introduction de la loi sur l'AI, en 1960. Autre hypothèse: l'extrême sélectivité du système scolaire vaudois ne favorise pas le suivi des élèves. L'intégration d'un enfant trisomique, par exemple, se passe assez bien jusqu'en 4e. L'enseignant spécialisé qui le suit dialogue avec le maître de classe. Ensuite, avec la multiplication du nombre d'enseignants, cela devient beaucoup plus difficile.

- L'intégration d'enfants en situation de handicap charge encore la barque d'enseignants qui travaillent déjà dans un contexte difficile...

- Il est certain que cette volonté d'intégration va complexifier leur tâche. Ça ne sera pas simple. Le défi est de donner l'appui nécessaire aux enseignants pour qu'ils ne soient pas seuls à faire face. Il y aura aussi un changement de paradigme pour les institutions. Elles devront apporter leurs compétences en soutien de l'école obligatoire. On peut imaginer qu'à terme, certains enseignants soient secondés à temps partiel par un professionnel issu du milieu spécialisé. Cela sans que les élèves perçoivent une différence entre les fonctions de l'un et de l'autre. Un enseignant spécialisé est suffisamment généraliste pour venir en aide à un enseignant. Il est aussi suffisamment spécialisé pour venir en aide aux enfants qui en ont besoin.

- Une telle démarche aurait un coût. Les collectivités publiques sont-elles prêtes à faire l'effort nécessaire?

- Avec la phase transitoire de trois ans décidée par la Confédération, nous avons la certitude d'avoir les mêmes moyens qu'aujourd'hui jusqu'à la fin 2010. Pour la suite, je ne suis pas inquiet, en tout cas pour le canton de Vaud. Jusqu'ici, nous avons toujours bénéficié d'un budget à même de faire face aux besoins des enfants en situation de handicap. Depuis le 1er janvier, le budget sera totalement maîtrisé par l'Etat. L'objectif ne changera pas.

- En favorisant l'intégration, on risque de diluer les connaissances en matière de handicap. N'est-ce pas un pari risqué?

- C'est un enjeu important. Il s'agit de gérer la tension qui existe entre la connaissance spécifique du handicap et la prise en compte de l'enfant comme un être à part entière avec des besoins spécifiques. A ce titre, les critères fixés par l'AI sont dépassés. En déclarant un élève «scolarisable», on l'enferme dans sa capacité à évoluer, à réussir. Il faut appréhender les choses de manière plus globale, sans classification abrupte. Une trisomie 21 ou de l'autisme correspondent à un diagnostic. Cela ne résume pas une personne. La notion de handicap mental dépend en outre de la représentation sociale environnante et change selon les régions. Un certain nombre d'enfants considérés comme mentalement handicapés dans le canton de Vaud ne le seraient pas en Valais ou dans d'autres cantons.

- Votre ministre de tutelle, Anne-Catherine Lyon, estime qu'il faudra dix ans au canton de Vaud pour intégrer environ 1% d'élèves en difficulté et approcher la moyenne suisse. Faut-il s'attendre à voir le niveau des écoles vaudoises baisser?

-- Non, je ne crois pas. Les pays qui intègrent davantage ont de très bons résultats, comme le montre la très bonne tenue de la Finlande dans les études Pisa. Même remarque pour des cantons comme le Valais ou Fribourg.

- Le transfert progressif de plusieurs centaines d'élèves handicapés vers l'école obligatoire risque de pousser plusieurs institutions à la fermeture...

- L'intention n'est ni de fermer des institutions ni d'ouvrir plus de classes spécialisées. Il existe aujourd'hui une disproportion entre ce qui est investi dans les institutions et ce qui est fait pour venir en aide à l'école publique. Il faut réunir ces moyens afin de créer une nouvelle dynamique. Il faut passer d'une aide spécifique aux enfants en difficulté à une aide à l'école en général afin de mieux prendre en compte les besoins de tous les élèves.