L’ancien médecin psychiatre Philippe Perrenoud, socialiste de Tramelan devenu conseiller d’Etat bernois en 2006, réélu avec la majorité rouge-verte du gouvernement en 2010 et en 2014, peut se targuer d’avoir été un politicien intègre, résolument de gauche, surexposé à la tête d’un méga-Département de la santé et de la prévoyance sociale.

Souvent considéré comme la cinquième roue du char gouvernemental, à l’ombre du timonier Bernhard Pulver, Philippe Perrenoud a été la cible systématique de la majorité bourgeoise du parlement et la tête de Turc de médias alémaniques. L’homme à abattre, parce que la majorité gouvernementale bernoise tient à la couleur de l’élu du Jura bernois.

Lassé, à 61 ans, le magistrat fait ses valises fin juin, à mi-législature. Son départ signifie la fin de la majorité de gauche au Conseil d’Etat. Le 3 avril, les Bernois et le Jura bernois ont élu pour lui succéder l’UDC Pierre-Alain Schnegg.

Le Temps: Comptez-vous les jours, jusqu’au 30 juin?

Philippe Perrenoud: Absolument pas. J’ai encore de petits et de gros dossiers que je veux mener à chef jusque-là. Mon engagement gouvernemental reste entier.

– Quel est votre état d’esprit? Lors de l’annonce de votre retrait, en septembre, vous étiez épuisé, dépité et pressé d’en finir…

– J’ai montré de l’usure. J’avais besoin de dire stop. En même temps, cela m’a donné l’énergie pour bien terminer mon mandat.

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– Pourquoi un tel épuisement?

– En dix ans, la Suisse a changé, la politique et sa pratique aussi. J’étais là avant Eveline Widmer-Schlumpf, je suis encore là après elle. Elle a dit en partant: c’est devenu plus fort et plus agressif. J’ai été l’objet de pas mal d’agressivité de la part de la majorité bourgeoise du Grand Conseil.

Sept jours par semaine au travail

– Avez-vous moins bien soutenu la pression que vos collègues de gauche comme Bernhard Pulver?

– Peut-être. J’ai aussi un département très lourd, auquel on a encore confié une partie de l’asile. C’est beaucoup pour un seul homme. Lorsque je confiais à ma fille que j’étais fatigué, à force de travailler six jours par semaine, elle m’a répondu: ce n’est pas six, papa, mais sept jours que tu travailles.

– Votre successeur est l’UDC Pierre-Alain Schnegg, est-ce que cela accroît votre déprime?

– J’ai montré de l’usure, certes, mais je ne suis pas déprimé. Ces dernières années, l’UDC s’est renforcée. L’élection de Pierre-Alain Schnegg résulte de cette tendance. La droite a compris que si elle voulait reprendre la majorité au gouvernement, elle devait reconquérir le siège dévolu au Jura bernois. Les attaques se sont ainsi logiquement focalisées sur moi, indépendamment de ma personne. Paradoxalement, je me réjouis de voir arriver un UDC à ce département. Ce parti a pris un malin plaisir à mettre des mines dans chacun de mes dossiers, avec toujours plus d’agressivité, parfois même de la mesquinerie. Il devra assumer. Quant à Pierre-Alain Schnegg, je l’ai connu avant qu’il n’adhère à l’UDC. Il a toujours été, notamment comme président de l’Hôpital du Jura bernois, un partenaire compétent et agréable.

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– Est-ce pénible à supporter d’être en permanence la tête de Turc de la majorité bourgeoise du parlement et des médias alémaniques?

– C’est un défi au quotidien. Au-delà de l’effet désagréable, cela pose des problèmes de communication. Notamment avec une certaine presse alémanique qui n’aura fait que descendre en flèche mon travail.

A Berne, ce n’est jamais assez

– Vous avez tenté de résister, comme socialiste. Un conseiller d’Etat ne doit-il pas, sans état d’âme, appliquer la politique voulue par le parlement?

– Je ne résiste pas, je mène une politique mesurée. Malheureusement, dans ce canton, le bloc bourgeois du parlement veut toujours aller plus vite que la musique. A Zurich, les parlementaires bourgeois voulaient que le canton n’applique plus les normes CSIAS dans le social. Les directeurs cantonaux ont revu ces normes et l’affaire a été réglée. Mais pas à Berne. Le parlement veut toujours être plus restrictif. Il n’y a malheureusement plus dans la classe politique bernoise la capacité de trouver des compromis. Je n’ai pas résisté par principe, j’ai surtout voulu accomplir mon devoir, avec intégrité politique et intellectuelle.

– Vous vouliez diminuer la pauvreté de moitié en dix ans. Constat d’échec?

– Au-delà de l’objectif que vous citez, que je n’ai effectivement pas atteint, j’ai mis à l’ordre du jour la question de la précarité. Nous avons tenu trois sommets sociaux. J’ai fixé un objectif à dix ans pour que l’action perdure. Je relève avec regret que, durant ces dix ans, plutôt que de réduire la précarité, le monde politique suisse a pris le risque de l’exacerber.

– Vous estimez qu’on mène désormais la chasse aux pauvres…

– Oui. A mon entrée en fonction, j’ai pris des mesures pour lutter contre les abus et recréer la confiance dans le système d’assistance. A Berne, cela ne suffit jamais. D’aucuns, à droite, affublent les bénéficiaires de l’aide sociale de l’étiquette de fainéants et s’évertuent à déclarer qu’ils ne sont pas si pauvres que ça, puisqu’ils touchent cette assistance.

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– Quelle est votre recette pour réduire la précarité?

– Fort heureusement, et même s’il a voulu réduire l’enveloppe dévolue à l’aide sociale de 10%, le parlement m’a tout de même suivi pour certaines mesures. Nous avons un programme de réinsertion, des firmes sociales, une nouvelle loi sur l’intégration. C’est un ensemble d’éléments qui portera ses fruits.

Du courage pour donner suite

– Vous avez aussi été ministre de la Question jurassienne. Etait-ce bien nécessaire de faire revoter le Jura bernois sur son appartenance cantonale, en 2013, lui qui a réitéré sa loyauté au canton à 72%?

– Il y a eu un long processus entamé en 1994, avec l’Assemblée interjurassienne, qui a recommandé en 2009 de régler la Question jurassienne par un nouveau vote. Il a fallu du courage pour donner suite. Comme le Conseil fédéral et le gouvernement jurassien, nous étions persuadés que c’était nécessaire pour mettre un terme politique au conflit jurassien. Tout comme il faut passer par la dernière étape et le vote de communes, Moutier en particulier. Je suis fier que le canton de Berne ait tenu ses engagements. Avec le gouvernement, je souhaite que Moutier reste dans le Jura bernois et le canton de Berne.

– Ce vote à Moutier, le deviez-vous aux autonomistes qui ont permis vos élections?

– Formuler cette appréciation, c’est méconnaître le processus. Si nous n’avions pas accepté la clause communale, il y aurait eu blocage et on n’aurait pas avancé sur le chemin du règlement de la Question jurassienne.

– Quel regard portez-vous sur le canton bilingue de Berne? Est-il le pont entre Alémaniques et Romands?

– J’ai présidé durant deux ans la Conférence des gouvernements de Suisse occidentale et j’ai vu que la Suisse romande et Berne ont des intérêts communs. Il y a des préjugés railleurs sur la position du canton de Berne en Suisse. Dans la réalité, nous sommes un partenaire apprécié et estimé. On oublie un peu vite que Berne est le premier canton industriel de Suisse, un des trois grands pour le tourisme et qu’il crée des richesses.

– Il élit un gouvernement de gauche et un parlement de droite, les villes et les campagnes ne votent pas la même chose: Berne est-il un canton conservateur ou progressiste?

– Il est hétérogène, divers, riche. C’est une réplique de la Suisse, avec ses contradictions et oppositions, des villes et des campagnes, des régions industrielles, agricoles et touristiques, le plurilinguisme. Les agglomérations votent à gauche, les campagnes à droite. Ce qui aura posé problème, c’est l’opposition bourgeoise systématique du parlement. Maintenant que la concordance est rétablie à droite, il s’agira de voir comment on fait avancer ce canton.

Servir et disparaître

– Vous avez 61 ans, est-ce l’âge pour un conseiller d’Etat de prendre sa retraite?

– Il n’y a pas d’âge. J’ai fait mon temps, avec le sentiment du devoir accompli. J’entends me donner un peu de temps, au moins jusqu’à la fin de l’année, pour envisager la suite. J’ai vraiment besoin d’atterrir, de sortir de ce mandat. J’ai bien sûr encore envie d’être actif.

– En politique? Serez-vous dans l’arène du vote de Moutier en juin 2017?

– Sans jamais dire jamais, je suis plutôt dans l’état d’esprit «servir et disparaître». Je ne m’imagine plus tenir un rôle actif.