Portrait

Philippe Toccanier, craquement de parquet

Le procureur de Thonon-les-Bains dénonce les sous-effectifs judiciaires et policiers dans un bassin de vie minée par une criminalité transfrontalière. Il prévient que sans moyens supplémentaires, le pire est à venir. Même en Suisse

«Annemasse, Saint-Julien et Thonon sont, en termes de criminalité, les banlieues de Genève et de Lausanne, le marché se trouve en Suisse mais la logistique est en France». Moins d’un an et demi après sa nomination en qualité de procureur de la République du Tribunal de Thonon, Philippe Toccanier a déjà pris la pleine mesure de la haute complexité de sa tâche.

Le natif d’Annecy en a pourtant connu d’autres, plus ardues pensait-on, notamment en Corse et sur la Côté d’Azur. Il l’affirme d’emblée: «Je suis arrivé dans l’un des tribunaux les plus sinistrés de France». Non pas à cause de la vétusté du bâti. Récemment rénové, le palais de justice de Thonon, intégré dans un ancien couvent datant du XVIe siècle est d’un confort total et d’une beauté saisissante (la cour du cloître délivre une belle lumière).

Sur 6500 procédures poursuivables en 2016, le Tribunal correctionnel n’a pu en juger qu’un quart

Philippe Toccanier

Le souci tient, en fait, au peu de personnel affecté. «Nous sommes en sous-effectif» résume Philippe Toccanier. Réalité bien connue dans l’administration française qui fait face à des coupes budgétaires drastiques. Mais le Chablais et le Genevois français sont perçus depuis Paris comme des territoires sans histoire, presque nantis du fait de la proximité de la Suisse qui verse aux frontaliers des salaires parfois trois fois supérieurs à ceux pratiqués en France.

En péril

Du coup, le Tribunal de Thonon s’est fait oublier et a périclité. «Sur 6500 procédures poursuivables en 2016, le Tribunal correctionnel n’a pu en juger qu’un quart», déplore le procureur. Qui aime les chiffres et ne manque pas d’en sortir: «En 2016, ce palais de justice recensait trois parquetiers pour traiter 20 000 affaires. A titre de comparaison, Genève en a 44 pour le double d’affaires. Un tiers des dossiers qui doivent aller au tribunal n’y vont pas, on juge hors audience avec des alternatives aux poursuites comme de la médiation, des propositions de stage et des mesures de réparation». Dans un contexte de faible criminalité, une telle situation peut être gérable.

En Haute-Savoie, plus de cent personnes sont suivies pour radicalisation dont une bonne moitié dans le champ de compétence du Tribunal de Thonon

Mais Philippe Toccanier a découvert au fil des mois la spécificité d’un bassin transfrontalier. «Les délits vont des plus petits au plus gros, du simple cambriolage ou vente de cannabis au grand banditisme. C’est à chaque fois une criminalité internationale, gangs de Lyonnais et de Marseillais, des Albanais, Géorgiens, Moldaves». L’autre week-end, il défère les auteurs de trois petits braquages munis d’armes factices (des jouets), plus tard il confronte deux individus interpellés avec 850 000 euros dans leur véhicule, «de l’argent de la corruption, du blanchiment de très haut niveau».

Clochardisation de la justice

Il montre Le Livre Noir du Ministère public publié en juin dernier à l’issue de la conférence nationale des procureurs de la République, qui dénonce la clochardisation de la justice. Réputé grande gueule, Philippe Toccanier plaide haut et fort pour sa profession en général et son tribunal en particulier. Et ça marche: Paris a décidé d’envoyer à Thonon trois nouveaux parquetiers en octobre. L’homme est influent, a du réseau et un passé élogieux. En 1999, il officie en Corse au moment des affaires des paillotes installées illégalement sur les bords de mer par des nationalistes corses soupçonnés de blanchir ainsi de l’argent. «Ajaccio était un peu le Liban ces années-là avec pas moins de trois cents attentats. Le 25 novembre 2001, trois bâtiments publics ont été plastiqués en plein jour», se souvient-il.

Lui-même est visé. Une charge explosive de 700 grammes est placée sur son palier. De quoi pulvériser l’étage de son immeuble. Il réchappe par miracle à la mort. Paris veut le rapatrier. Il préfère rester. Il circule en voiture blindée, enfile un gilet pare-balles, son épouse et ses deux enfants bénéficient d’une garde rapprochée et il obtient ce que pourquoi il est resté sur l’île: la traduction devant la justice de ses plastiqueurs. Angers en 2002: affaire épouvantable de pédophilie. Soixante-six accusés, 47 victimes, dans un contexte social de quart-monde, de misère, de valeurs humaines toutes bafouées. Cinq mois de procès et en tout 650 années de détention obtenues.

Quarante points de passage

Blindé Philippe Tacconier? On ne sait pas. Pas blasé en tout cas. A Thonon, il alerte déjà sur une possible catastrophe à venir, «ce premier RER transfrontalier au monde qui toutes les six minutes va lancer une navette». Depuis 2014 la BOM (brigade opérationnelle mixte) composé de quatre policiers (deux Français, deux Suisses) traque la criminalité transfrontalière entre Genève et Annemasse, en appoint des forces habituelles. «En 2019 quand le CEVA roulera, il faudra au moins 40 agents, autrement on se fera laminer par la délinquance, à l’image de ce qui se passe dans certaines rames du RER parisien», prévient-il. Ce rappel qu’il fait: 40 points de passage entre les deux pays. Autant d’invitation à exercer des commerces illicites. Autant de crainte aussi pour la sécurité de chacun au moment où les actes terroristes se multiplient sur le continent. «En Haute-Savoie, plus de cent personnes sont suivies pour radicalisation dont une bonne moitié dans le champ de compétence du Tribunal de Thonon.»


Profil

1968 Naissance à Annecy
2001 Procureur en Corse, un attentat le visant directement est déjoué
2002 En poste à Angers lors d’une affaire de pédophilie (66 accusés, 47 victimes)
2016 Nommé à Thonon-les-Bains

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