«Je suis convaincu que les informations que je détiens, et que je ne suis pas seul à détenir, ne doivent pas être portées sur la place publique.» Ziad Takkieddine, l’intermédiaire franco-libanais au cœur de l’affaire dite Karachi, ne croyait pas si bien dire en écrivant ces lignes. L’enquête sur les possibles rétro-commissions liées aux ventes d’armes vers le Pakistan et désormais surtout l’Arabie saoudite (avec Sawari II) sous le gouvernement Balladur s’est transformée en feuilleton à scandale pour la droite et pour Nicolas Sarkozy. L’entrée en scène de deux épouses en conflit n’a pas arrangé les choses. Et Genève, ses banques, ses avocats, ses notaires et ses arbitrages, occupe à nouveau une place de choix lorsqu’est évoquée la corruption des élites.

Le rythme des révélations s’est brusquement accéléré au mois de septembre avec la mise en examen de plusieurs acteurs clés de cette affaire: Ziad Takkieddine, Thierry Gaubert et Nicolas Bazire, tous deux proches de l’actuel président de la République. Les investigations menées par les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire visent à établir si une partie des commissions versées pour la vente de sous-marins à Karachi et de frégates à Riyad sont revenues en France pour financer la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995 et pour enrichir une partie de la classe politique.

La déclaration qui fait grand bruit est celle de l’épouse de Thierry Gaubert, Hélène de Yougoslavie, qui a affirmé que son mari voyageait souvent à Genève, parfois avec Takkieddine, et qu’il revenait avec des sacoches remplies de billets remises par la suite à Nicolas Bazire.

Thierry Gaubert, dont les procès-verbaux d’auditions ont été divulgués par l’AFP, nie être allé chercher des fonds avec Takkieddine, tout comme il a contesté avoir remis le moindre centime à l’ex-directeur de campagne de Balladur. Par contre, il a expliqué avoir passé des vacances à la montagne avec cet intermédiaire et possédé au moins deux comptes en Suisse. Le premier à la Banque Pictet, dont les fonds ont finalement été transférés aux Bahamas. Et un second à la banque Safdié. Il a ajouté avoir effectué des retraits en cash portant sur des sommes modestes et touché des commissions pas très orthodoxes dans le cadre de projets immobiliers à l’étranger.

Une des filles de ce couple déchiré, Milena, a pris la défense de son père en dépeignant sa mère comme une dépressive en quête de vengeance. La seconde, Nastassia, dont la ligne a été mise sous écoute, a rapporté une conversation entre ses parents: «Si tu craques, toute la famille saute.» Quant à Nicola Johnson, ex-épouse de Takkieddine, elle aurait aussi conservé des documents et enregistrements encombrants. Toutes deux ont le même avocat parisien, William Bourdon.

Chez Safdié, à Genève, le silence est de mise. «On ne communique pas sur ce dossier», explique le directeur général, Pierre Fischer. La Banque Pictet explique aussi que, en raison de l’enquête et de la mise en cause de particuliers, il lui est impossible de s’exprimer. Son porte-parole, Frank Renggli, précise toutefois: «Nous coopérons pleinement avec les autorités genevoises en charge du dossier.» Et d’ajouter: «La banque a toujours rempli ses obligations réglementaires en matière d’identification des ayants droit économiques.»

Les ramifications suisses du dossier dit Karachi ne s’arrêtent pas à ces comptes et visites. Depuis 1997, et la demande d’entraide pakistanaise visant le clan Bhutto, la justice genevoise s’est déjà penchée sur les comptes de plusieurs entités off­shore. A cette occasion, les avoirs d’un autre intermédiaire, Abdulrahman el-Assir, domicilié à Gstaad et détenteur d’un permis C, mentionné désormais dans le dossier français comme étant l’associé de Takkieddine, sont bloqués. Ils seront libérés une fois la procédure classée par le procureur général genevois, Daniel Zappelli, au motif que les indices de corruption au Pakistan semblaient relever de la fantaisie.

La réactivation des enquêtes, via deux demandes d’entraide françaises (la première portant sur l’attentat de Karachi et la seconde sur le volet financier), n’a pas encore causé de nouveaux soucis à El-Assir. «Mon client n’a pas été convoqué», précise Me Pascal Maurer.

L’avocat genevois Hans-Ulrich Ming a eu moins de chance. Contacté par le procureur Jean-Bernard Schmid, qui mène ici les investigations à la demande du juge Van Ruymbeke, l’homme de loi a bien été auditionné. Le procureur ne souhaite pas se prononcer sur cet aspect: «Il ne m’appartient pas de donner des détails sur cette enquête, et toutes les personnes concernées se sont vu imposer le silence.»

Me Bruno de Preux, qui conseille son confrère, précise toutefois: «Tout s’est fait de manière très courtoise. Me Ming a participé activement à l’enquête en répondant aux questions, il a fourni toute la documentation en sa possession et n’a formulé aucune opposition. Il n’est mêlé, ni de près, ni de loin, au versement de rétro-commissions ou à un quelconque transport de valises. Il ne lui est d’ailleurs rien reproché.»

Hans-Ulrich Ming apparaît dans l’environnement tentaculaire de ses contrats en tant qu’administrateur ou avocat de sociétés liées au duo Takkieddine-El-Assir. Il avait déjà été interrogé à l’époque de l’enquête Bhutto. Il est revenu sur le devant de la scène avec la publication, sur le site Mediapart, d’un de ses courriers.

En novembre 1996, alors que le vent a tourné pour ce réseau d’intermédiaires avec l’élection de Jacques Chirac, l’avocat genevois écrit ainsi à l’ancien ministre et ex-directeur de la Sofresa (Société française d’exportation de systèmes avancés), Jacques Douffiagues, pour évoquer sa rencontre avec les conseils de cet organe qui regroupe Etat et industrie de l’armement. «Ils m’ont expliqué que le refus de Sofresa de continuer à honorer ses engagements pourtant clairs tient au fait que l’ordre public est en jeu, l’une des sociétés sous mon contrôle verserait des sommes importantes à une personne du monde politique français M. François Léotard (à l’époque ministre de la Défense, ndlr)».

Des accusations que Me Ming qualifie, dans cette même lettre, de gratuites et d’infondées, rappelant que lui-même, en tant qu’organe de la société impliquée, est «à même de contrôler l’acheminement même final des honoraires qui lui sont versés dans le cadre de la convention».

Ce litige trouvera finalement une issue discrète sur les bords du Léman. Deux conventions liant la Sofresa aux sociétés Rabor et Estar, et portant visiblement sur ces fameux contrats avec l’Arabie saoudite, seront supprimées. Un accord entre les parties stipule, toujours selon un document publié par Mediapart, que les parties se rendront chez un notaire genevois et à la banque Pictet «pour retirer tous les documents originaux en vue de leur destruction».

Les procédures arbitrales, initiées dans ce contexte, et confiées aux deux professeurs de droit Andreas Bucher et Pierre-Alain Recordon, seront oubliées dans la foulée. Les comptes de Takkieddine et de ses sociétés recevront au même moment de substantiels versements d’une banque libanaise. Cela ne dit encore rien sur la destination finale des fonds. Mais les pièces genevoises de ce puzzle tapageur se multiplient.