«Je ne doute point que j'habite l'ancienne demeure des poissons.» Réfugié au Val-de-Travers pendant trois ans, Jean-Jacques Rousseau avait vu juste. La vallée qu'il arpentait en pratiquant la botanique a été fermée par un barrage à Noiraigue quand un des contreforts du Creux-du-Van s'est écroulé. Après la seconde glaciation de Wurm, l'Areuse et ses affluents ont alimenté un lac, profond d'une centaine de mètres pendant des millénaires. Un jour, le bouchon a sauté à l'entrée des gorges de l'Areuse et la vie s'est installée. C'est au fond de cette vallée marécageuse et souvent inondée par les crues de l'Areuse qu'une route fut tracée pour relier la Bourgogne à la ville de Neuchâtel.

De Noiraigue à Saint-Sulpice, par les berges de l'Areuse, il ne subsiste que quelques fragments de l'ancienne route. On en devine l'assise entre Brot-Dessous et l'éperon de la Clusette, transpercés par un tunnel depuis 1975. A Môtiers, près du manoir du Grand-Marais et dans le secteur de la ferme du Pré-Monsieur, au pied du château, un chemin agricole, survivance de l'ancienne route, mène à Fleurier. Mais l'un des tronçons les plus chargés d'histoire se trouve à Saint-Sulpice, dans les parages de la source de l'Areuse.

Le village de Saint-Sulpice s'est construit dans un cirque de rochers, une «reculée», comme on dit en France voisine. L'Areuse jaillit au pied d'un rocher tourmenté. Cette source vauclusienne est alimentée par le bassin versant de la vallée de La Brévine et le lac des Taillères. Rivière tranquille, elle peut devenir un torrent à la fonte des neiges. Le 14 février 1990, l'Areuse a charrié plus de 50 000 litres d'eau par seconde. Ce jour-là, tout le Vallon avait les pieds dans l'eau.

Il faut traverser Saint-Sulpice pour retrouver l'ancienne route de Bourgogne. C'est un chemin creux qui grimpe sèchement sur deux kilomètres, en surplombant la source de l'Areuse. A mi-course, le chemin forme un goulet. A droite de la route, on découvre un anneau de chaîne scellé dans le rocher et l'inscription 1476. C'est l'endroit où l'avant-garde de l'armée de Charles Le Téméraire qui s'était aventurée dans ces lieux sauvages fut repoussée par les hommes du Val-de-Travers.

Ce 8 février 1476, les 50 000 hommes du duc de Bourgogne étaient rassemblés au pied du Château de Joux, à une vingtaine de kilomètres. Une chaîne fut tendue au milieu de la route, rougie par le feu. Le capitaine Henri Matter, de Berne, défendit la gorge étroite avec des soldats venus de Neuchâtel, de Bienne et de Cerlier (Erlach). Quand les plus hardis Bourguignons venus en reconnaissance sont arrivés, ils ont été abattus par les archers. Le Téméraire décida alors de choisir une autre voie pour entrer en Suisse… La fameuse chaîne, symbole de la résistance d'un petit pays, est exposée au Musée des Mascarons, à Môtiers.

En poursuivant la balade, on arrive au Haut-de-la-Tour. Un café-restaurant permet de reconstituer ses forces avant d'attaquer la seconde partie de la balade. Par sa dénomination, ce café du «Haut-de-la-Tour» rappelle l'existence, autrefois, d'une tour de garde près de la fameuse chaîne. La tour a disparu, et seuls des vestiges en ont été découverts en 1748 quand la nouvelle route a été élargie: une voûte, des fers de flèches, des pièces de chêne et des médailles en bronze.

En redescendant à Saint-Sulpice par la même route, les promeneurs traversent la «Combe à la Vuivra». La légende raconte que Sulpy Reymond, héros local, y aurait tué la Vouivre, un monstrueux serpent qui terrorisait les gens de Saint-Sulpice. En 1373, plus personne n'osait passer par là, croyant que la Vouivre dévorait tous ceux qui osaient s'y aventurer. N'écoutant que son courage, le brave Sulpy se serait caché dans une caisse percée d'un trou. Il aurait surpris ainsi le monstre et l'aurait transpercé avec une flèche de son arbalète, ou une lance – les récits divergent. Le héros aurait brûlé le cadavre du dragon, dégageant une telle puanteur que «le susdit Reymond en mourut quelques jours après», dit une chronique de 1693.

La légende a peut-être un fond de vérité, car un serpent figure sur les armoiries du village que l'on découvre sculptées sur une fontaine à la croisée de la route de la chaîne et du chemin menant à la source de l'Areuse. Ces armoiries représentent aussi la fameuse Tour Bayard, ainsi qu'une roue de moulin et des martinets. C'est une invitation à découvrir la seconde partie du parcours autour de la source de l'Areuse. Saint-Sulpice fut autrefois un grand centre industriel. Les moulins à grain et à huile de chanvre, les forges puis les mines de ciment assurèrent longtemps sa prospérité. Les vestiges de cette époque sont bien visibles quand on longe la rive droite de l'Areuse pour se rendre à sa source. Le parcours est flanqué de panneaux qui racontent l'importance de l'eau dans la vie des habitants. Il est même possible de visiter l'Eco-Musée créé par l'ENSA (Electricité Neuchâteloise SA) qui ouvre volontiers la porte de ses centrales électriques sur demande.

Nos balades sur les chemins oubliés de Suisse romande sont proposées en collaboration avec l'Inventaire des voies de communication historiques de la Suisse (IVS). Rens. Claude Bodmer, IVS Neuchâtel, tél. 032 /724 85 30. La semaine prochaine: Satigny-La Plaine, la route de Genève à Lyon par le Mandement.