«Paroisse la plus importante du Mandement épiscopal, elle sera desservie par un pasteur dès 1538 et aura le privilège de recevoir la visite de Calvin à plus d'une reprise.» De la réformation de 1536, Satigny, la plus grande commune viticole de Suisse, a gardé quelques stigmates. Mettons-nous en route dès le bas du village. La balade d'aujourd'hui est un tronçon de l'ancienne route reliant Genève à Lyon, abandonnée au XVIIIe siècle par le trafic international. Elle traverse le Mandement genevois, anciennes terres de l'évêque. Dès les premiers pas, on perçoit le prieuré de Satigny, passé en 1512 sous le contrôle de la seigneurie épiscopale connue sous le nom de Mandement de Peney. Le temple actuel trône sur le site d'une villa romaine du Ier ou IIe siècle.

L'intérieur du monument est sobre. Dans la fraîcheur de ses murs, les vitraux laissent transparaître des faisceaux de lumière qui éclaircissent la voûte, partie la plus ancienne de l'édifice.

Il est midi lorsqu'on emprunte la route menant vers Peissy. Les cloches du temple, presque enfouies dans la verdure enveloppant le prieuré, retentissent dans la campagne environnante. On croit même en entendre l'écho sur les flancs du Jura. A ce stade, la vigne marque déjà sa présence. Une route assez pentue, le chemin du Paradis, mène directement à Peissy. A son sommet, le spectacle est fascinant: la chaîne du Jura révèle inopinément ses clairs-obscurs. Derrière les ceps de vigne qui guident, comme des rails, le regard vers les sommets jurassiens, jaillissent des cimes d'arbres, tantôt sèches, tantôt vertes. Elles créent l'illusion surréaliste d'un photomontage.

A Peissy, une fontaine couverte invite le promeneur à s'abreuver avant de poursuivre sa route. L'eau y coule à un rythme paisible. De là débute la descente de la Vy Creuse, qui porte bien son nom. Encaissée au milieu de deux talus, elle semble protéger le promeneur de quelque chose. De quoi? On ne saurait le dire. A mi-chemin, un bosquet d'arbres divers incite le marcheur à y faire une halte. L'endroit est en fait un cimetière où même les morts sont protégés du soleil.

Du promontoire de Peney-Dessus, le Rhône dévoile enfin ses eaux de jade. A l'entrée du bourg, un tumulus rappelle la présence d'un château édifié vers 1230 par l'évêque Aymon de Grandson. Construction qui a remplacé le Château-Vy dont les vestiges ont fait l'objet d'un classement en 1943. Aujourd'hui, la visite du bourg, encerclé par des murs imposants, donne une idée de la position stratégique de Peney et de son rôle de carrefour. Erigée à l'emplacement d'une église du XIIIe siècle, la chapelle de Peney est très discrètement cachée dans les arbres. A ses côtés, les amateurs de haute cuisine prévoiront une halte gastronomique au Domaine de Châteauvieux tenu par le cuisinier Philippe Chevrier.

Sur la route de Charny, la forêt bordant la rive droite du Rhône entre en concurrence avec la vigne plongeant à pic vers le fleuve. Dans différents tons de vert, elles se côtoient, impassibles, presque indifférentes. Après quelques hectomètres, un sentier sur la gauche pénètre dans les vignobles et le vallon du Châtelet. Le pont du même nom a tout un passé. Bien que couvert d'une végétation abondante, il a été érigé en 1721 et a provoqué l'abandon de l'ancien tracé par «la planche de Charny, passerelles constituées de quelques pieux fichés dans le lit du Nant du Châtelet», comme le précisent André Feuardent et André Pozzi dans leur ouvrage Satigny de Jadis à naguère (1998). Ils tiennent d'ailleurs à souligner qu'à tort, les gens du lieu tendent à l'appeler «pont romain ou pont gaulois, alors qu'il n'a rien en commun avec les techniques utilisées à l'époque. Bien que très fréquenté, le chemin traversant le pont sera malgré tout délaissé en 1865 au profit de la nouvelle route du Mandement. Ceci étant, pour remédier au délabrement du pont, les communes de Satigny et de Russin procéderont à sa réfection à la fin de cet été. Autre anecdote plus légendaire: selon un viticulteur de Dardagny, un vigneron aurait été pendu un beau jour dans les environs du pont, car il se serait rempli les poches grâces à une bonne récolte.

A la sortie du bois, une amoureuse de l'endroit souligne le caractère giboyeux de la forêt du Châtelet, habitée par des sangliers et chevreuils. Mais aussi par des espèces plus rares telles que le loriot, oiseau au plumage jaune vif, appelé aussi merle d'or ou encore la huppe dénommée également coq des champs.

Après les vignes, les champs et la forêt, c'est au tour du village de Russin de s'offrir aux yeux du promeneur. Restauré en 1971 et classé en 1975, son temple se trouve à l'emplacement d'une église préromane érigée vers le Xe ou XIe siècle, puis d'un prieuré clunisien du XIIe siècle. Avec la Réforme, il changea plusieurs fois de confession pour finalement revenir aux protestants. A l'extrémité du village, le chemin de Pirassay, qui résiste tant que faire se peut aux avancées de la nature, serpente les coteaux de Russin jusqu'à la rivière de l'Allondon. Au loin, les arrière-plans se superposent: vigne, buttes tertiaires où sont juchés des villages français et la chaîne du Jura.

Peu avant d'emprunter la rampe escaladant la côte de Dardagny, on est confronté à une géométrie stupéfiante. Deux vignes, qui semblent grimper jusqu'au ciel, créent des hachures diagonales opposées, rompues brutalement par la verticalité des peupliers longeant la route. La rampe de Dardagny est «un bel exemple de route d'ingénieur du XIXe siècle. Basée sur les plans de l'ingénieur cantonal Guillaume-Henri Dufour, elle suit le même tracé qu'au XIXe siècle», enseigne un guide de la région.

A Dardagny, la vigne est omniprésente. A l'emplacement du château, dénommé Dardaniacus à l'époque, un grand propriétaire terrien y aurait construit une villa. Tout proche, le Jura en «jette», mais paraît vraiment infranchissable. La seule voie possible, c'est vers l'ouest. De ce village genevois très excentré partent de nombreuses voies de communication. Elles rejoignent, au pied du Jura, la route royale de Lyon construite à la fin du XVIIIe siècle, ainsi que l'antique Vy de l'Etraz. Sous un soleil aoûtien ayant retrouvé sa vigueur, l'endroit exerce une incantation toscane.

Nos balades sur les chemins oubliés de Suisse romande sont proposées en collaboration avec l'Inventaire des voies de communication historiques de la Suisse (IVS). Rens: Anita Frei, tél: 022/800 35 62. La semaine prochaine: «De Vuiteboeuf à Sainte-Croix.»