La balade commence dans un trou, la boucle de l'Arnon, dans lequel les habitants de Vuiteboeuf ont blotti leurs maisons. Ici, il n'y a que l'église qui soit sur la hauteur, au soleil avec ses vitraux floraux, «Jugendstil» autant qu'on pouvait l'être au tout début du siècle dans les campagnes vaudoises. Mais pour entreprendre la grimpée vers Sainte-Croix par la voie «romaine», comme on dit dans le coin, ou «historique», comme nuancent les flèches jaunes du parcours pédestre, il faut d'abord descendre dans le trou.

La première partie de l'itinéraire n'est pas la plus intéressante. Caillouteux et en sous-bois, le chemin joue à cache-cache avec la route cantonale, qu'on continue à entendre dès qu'on ne la voit plus et dont il faut couper les virages. Comme si l'on suivait un raccourci à travers les épingles à cheveux, avec pour seule consolation quelques belles échappées sur le Plateau et le lac de Neuchâtel.

Au bout d'une demi-heure, le sentier est coupé par des travaux d'élargissement de cette route. Faute de pouvoir continuer tout droit, il faut faire le prochain virage sur l'asphalte avant de retomber sur une allée forestière et de retrouver son chemin. Cet automne, le chantier sera terminé et les feuillages tellement plus beaux!

Une fois passé cet obstacle, le spectacle commence. Sous nos pas, le tapis de racines, de mousse et de feuilles fait une place toujours plus large à la pierre. Rapidement, un premier vestige de rainure apparaît dans le calcaire, puis une double trace. En chassant les feuilles mortes, on mesure que les sillons les plus profonds atteignent bien 20 cm. Quelques dizaines de mètres plus haut, la chaussée paraît presque entièrement conservée. La voilà qui s'élargit, laisse apparaître un deuxième système à double rainure. La voie romaine devient autoroute, puis rétrécit, comme une voie de garage. Fini?

Non, un troisième tronçon se dégage, un peu plus loin. Plus sinueux, appuyé contre une paroi rocheuse, magnifique entre les feuillus. C'est le plus beau. A cet endroit, enfin, on n'entend plus que le chant des oiseaux. Entre les arbres, par temps clair, on voit les Alpes, un coin du Léman. Les jeux d'ombres et de lumière sur le pavé évoquent les grands sites antiques. On ne serait pas étonné de voir déboucher un convoi de chars romains.

Entre les deux plus beaux segments, un petit banc de bois. Il est temps de lire la documentation aimablement fournie par les historiens des voies de communication. «Les résultats des recherches montrent que les chemins à rainures ont été en fonction entre le XIVe siècle et 1760. Les passages connus du début de l'époque romaine ne sont pas liés aux chemins à rainures mais à des sentiers et chemins muletiers plus anciens.» Historiens de malheur! Non contents d'avoir déjà asséché les lacustres et déboulonné Guillaume Tell, il fallait encore qu'ils s'en prennent à notre voie romaine…

Notre randonnée faisait partie d'une voie du sel, traversant le Jura par le col des Etroits. Les marchandises étaient conduites à Yverdon, d'où elles empruntaient la voie des eaux, vers Berne. Quand l'ornière creusée dans le calcaire était devenue trop profonde ou avait subi des déformations ne permettant plus de conduire les véhicules, il fallait établir une nouvelle voie, vers l'aval le plus souvent. Cette succession de tracés, tout comme les marches d'escalier pour les animaux de trait en certains endroits, est encore bien visible. En 1712, les Bernois ont refait leur vieille route du sel pour la dernière fois, à grands frais. Selon les savants, la voie à rainure a été en usage jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, date de construction d'une nouvelle chaussée, elle-même remplacée en 1838 par la route cantonale actuelle, qui fait cet été l'objet d'améliorations. Trois générations de routes pour le même trajet.

Une fois arrivé aux derniers vestiges de la voie historique, on suivra les indications jaunes pour gagner le château de Sainte-Croix, en revenant si nécessaire un peu en arrière sur la route cantonale afin de retrouver le sentier pédestre. Depuis belle lurette, ce hameau de Sainte-Croix n'offre plus au passant de quoi se désaltérer. Mais le chemin de retour n'en sera pas moins rafraîchissant, car il s'effectue par la gorge de Covatanne. D'un bout à l'autre, l'Arnon accompagne le promeneur de son murmure – ou de son vacarme selon l'endroit ou la saison.

L'univers des contes de fées

On s'engage dans la gorge sitôt après la station d'épuration. Au bout de quelques minutes déjà, le chemin passe sous une immense masse rocheuse, le cours d'eau forme ses premières marmites. Plus on avance, plus c'est spectaculaire. Le ruisseau devient chute, la gorge se transforme en étroit défilé entre deux falaises, le sentier continue à pic, prend des allures de via ferrata.

De ce côté, ce ne sont plus les souvenirs d'histoire latine qui sautent à l'esprit. Ce bouillonnement, c'est l'univers des contes de fées, où règnent les esprits de la nature, aussi légers à la descente que les chars romains étaient pesants à la montée. A mi-parcours, sur un replat serein entre deux abîmes, une splendide formation de tuf s'élève. Cette grotte devait être le palais des ondines. Par bonheur, les historiens des voies suisses ont ignoré la gorge de Covatanne. Vous pouvez en être sûr, ils vous auraient prouvé que les fées n'ont jamais existé.

*A un rythme autorisant la rêverie, compter entre deux heures et demie et trois heures pour l'aller-retour décrit ci-dessus. Depuis le château de Sainte-Croix, possibilité de prolonger la balade jusqu'aux Rasses (35 minutes aller) ou Bullet (40 minutes), ou alors jusqu'au chalet-buvette du Mont-de-Baulmes, depuis la station d'épuration (1 heure aller).

Gares du train Yverdon-Ste-Croix à Vuiteboeuf et à Sainte-Croix

Nos balades sur les chemins oubliés sont proposées en collaboration avec l'Inventaire des voies de communication historiques (IVS), rens. bureau cantonal: Nathalie Bretz, tél. 021/320 07 07. La semaine prochaine, cinquième et dernier volet de la série: «Autour de Saint-Ursanne».