Au pied du Salève, une élection contre la zizanie

Genève La réalisation des Grands Esserts, un projet stratégique en matière de logement, a plongé la commune de Veyrier dans un conflit d’une rare virulence

Le maire Thomas Barth, figure clé du clivage, ne se représente pas aux municipales

«Finie la belle époque où l’on se crêpait le chignon au plénum avant d’aller s’embrasser au carnotzet.» A Veyrier, au pied du Salève, l’atmosphère politique est empoisonnée et les conflits ont pris toute la place, s’insurgeait il y a peu une élue au parlement communal. «Tout le monde attend avec impatience la fin de la législature pour retrouver un peu de sérénité.»

La zizanie a pour cause les Grands Esserts, l’un des projets stratégiques du canton de Genève. Dans cette commune suburbaine, qui se vante d’avoir «la plus grande zone villas de Suisse», il est prévu de construire 1200 logements, dont 800 avant 2026, sur 11 hectares appartenant à la Caisse de pensions de l’Etat.

Vu la pénurie de logements genevoise, personne à Veyrier n’ose contester le projet lui-même. C’est sur le «phasage» que les fronts se sont figés. Commencer par un premier lot de logements, quitte à reporter la construction du centre commercial le temps d’un appel d’offres et d’un concours d’architecte? C’est ce que veulent l’Etat, le parlement communal et la plupart des partis. Mais le maire, Thomas Barth, et sa formation, le PLR, n’en démordent pas: pas de logements sans centre commercial et les rentrées fiscales qui en découleraient, précieuses pour une commune dont les comptes sont au rouge.

En 2012, le maire a conclu avec l’Etat un accord sur les Grands Esserts. Mais il accuse le Vert Antonio Hodgers, nouveau titulaire du département, de ne pas le respecter: «J’ai appris par la bande que le centre commercial avait disparu du premier plan localisé de quartier, du jour au lendemain. L’Etat fait preuve de mauvaise volonté: l’appel d’offres n’a pas même été lancé.»

Les adversaires politiques de Thomas Barth relativisent la portée de ce délai. «Le centre commercial se fera, il n’y a aucun problème, assure Sophie Luthi, candidate à l’exécutif pour Ensemble Veyrier. Mais nous avons besoin de logements rapidement et la commune n’a aucun intérêt à une guerre avec l’Etat, car nous avons encore un enjeu plus important à discuter, celui de la mobilité.»

Pour animer sa campagne électorale, le PLR a lancé une initiative soutenant sa vision de concrétiser le projet. Il a recueilli rapidement les 1300 signatures nécessaires, mais la portée du scrutin ne peut être que consultative. C’est une dernière escarmouche au terme d’une période agitée, après que les autres partis ont tenté, sans succès, de limiter les compétences du maire sur ce dossier.

Comment expliquer cette exaspération? La commune est en mutation, ayant passé en vingt ans de 7000 à 11 000 habitants. La fameuse zone villas (80% du territoire constructible) se densifie peu à peu, la loi permettant de remplacer les anciennes villas par de petits immeubles. Situés en zone de développement, les Grands Esserts devront comprendre au moins une moitié de logements subventionnés et d’utilité publique.

Par ailleurs, la tension est à vif entre le PLR et le PDC, qui se disputent le leadership politique de Veyrier. Les démocrates-chrétiens sont historiquement bien implantés dans cette commune catholique réunie à Genève en 1816, alors que le PLR se voit comme la force montante. Un projet de crèche porté par le PDC et combattu par le PLR a poussé ce dernier à rompre la traditionnelle Entente bourgeoise. A cela s’ajoute que la fusion entre libéraux et radicaux a raté dans la localité, les seconds ayant fondé Ensemble Veyrier.

Last but not least, la personnalité du maire. Sous ses abords courtois, l’avocat Thomas Barth a révélé un caractère peu conciliant. Ses adversaires le décrivent comme un politicien porté par l’orgueil à n’en faire qu’à sa tête. «Je dis ce que je pense, je ne conçois pas la politique autrement», rétorque-t-il.

L’édile en veut à Antonio Hodgers d’avoir traité sa commune d’«égoïste, refusant des logements pour classe moyenne». Le conseiller d’Etat PLR Mark Muller ne disait pas vraiment autre chose lorsqu’il attribuait une part de responsabilité dans sa chute à des adversaires de son propre bord, «des gens, à Veyrier ou ailleurs, qui ne veulent pas voir des immeubles devant les fenêtres de leurs villas».

Pour comble de tension, Thomas Barth a déposé plainte contre son collègue du conseil administratif, le PDC minoritaire Luc Malnati, et contre les chefs des groupes politiques de l’opposition. Plainte pour quoi? Motus et bouche cousue des intéressés, au nom du secret de l’instruction. La lecture du procès-verbal du Conseil municipal apporte des éléments de réponse. Lors de la séance d’octobre dernier, le maire a démenti tout lien direct entre lui-même et des cousins éloignés, descendants des frères Maus, qui dirigent aujourd’hui le groupe Manor. Il annonçait dans la foulée une plainte pénale visant les auteurs d’affirmations mensongères.

L’affaire est traitée par le procureur général, Olivier Jornot, qui se trouve habiter lui aussi Veyrier. «Le premier magistrat du canton se doit d’instruire lui-même un dossier qui touche aux autorités», estime Vincent Spira, avocat de la candidate Sophie Luthi, visée par la plainte du maire.

Après huit ans de parlement communal et huit ans d’exécutif, le maire ne se représente pas aux élections de dimanche. Il fait preuve de cohérence, lui qui reprochait récemment à Marianne Huguenin, syndique de Renens, de s’accrocher à son siège au lieu de faire de la place aux jeunes. C’est son associé du cabinet d’avocats, Serge Patek, qui brigue sa succession.

Quitter la mairie sur tant de conflits accumulés, n’est-ce pas un constat d’échec? «Non, j’ai le sentiment d’avoir défendu bec et ongles ma commune face à ce qui aurait pu ni plus ni moins la défigurer», répond-il. Thomas Barth souligne aussi dans son bilan «la suppression du statut du fonctionnaire, la baisse des impôts à deux reprises, des mesures fortes pour assurer la sécurité de mes concitoyens». «Je prends le pari qu’Antonio Hodgers sera prochainement contraint de faire un pas important en direction de Veyrier», ajoute le maire sur le départ. Stefano Moioli, PLR lui aussi mais pressé de construire comme président de la Fondation immobilière de la Ville de Veyrier, imagine un scénario un peu différent: «Après les élections, tout le monde aura des positions plus ouvertes.»

La tension est à vif entre le PLR et le PDC, qui se disputent le leadership politique de Veyrier