«Galmiz? A vrai dire, je dois vous avouer qu'avant dimanche passé, je n'y avais jamais mis les pieds.» Si Dona Galli a pris la peine, finalement, d'aller jeter un œil aux 55 hectares les plus célèbres de Suisse, c'est uniquement pour préparer la conférence de presse organisée hier par le comité d'action opposé à l'implantation de la firme américaine Amgen dans les grands marais.

Dans le bus qui, parti de Berne, mène les représentants des médias vers le site controversé, la Bernoise n'est pas la seule à cultiver son ignorance. Professeur de droit public à l'Université de Bâle, Enrico Riva admet lui aussi peu connaître la région. Le Grison Hans Weiss, figure de proue des opposants, est plus familier de ce coin de terre, «découvert lors d'excursions au cours de mes études en génie rural». Il n'empêche. La surface en question a beau «être grande comme la vieille ville de Berne», l'homme a de la peine à retrouver le chemin qui y conduit. Et le chauffeur de tourner en rond durant dix minutes…

C'est avec une bonne demi-heure de retard sur le programme que les festivités débutent. Sur un promontoire dominant la parcelle «dézonée de manière intempestive par le gouvernement fribourgeois», les six intervenants n'ont pas eu de mots assez durs pour condamner cet acte, qui constitue un «fâcheux précédent». Une sentence qui rugit surtout en allemand, la parole étant prise tour à tour par les conseillers nationaux zurichois Ruedi Aeschbacher (PEV) et Barbara Marty-Kaelin (PS), puis par Hans Weiss et Enrico Riva. Les Romands Claude Wasserfallen, ancien aménagiste du canton de Vaud, et Fernand Cuche, conseiller national écologiste neuchâtelois, compléteront brièvement le chef d'accusation. Dans la langue de Voltaire.

L'argumentaire du comité d'action anti-Galmiz est connu. En substance, il se résume comme suit: du point de vue de l'aménagement du territoire, ce changement d'affectation de zone est une hérésie qui risque d'ouvrir la boîte de Pandore. En contournant ainsi la loi, le canton de Fribourg va en effet susciter une émulation, qui menace de bétonner la Suisse au détriment de ses richesses naturelles et paysagères. «Avec ce précédent, qui pourra empêcher un dézonage de cette envergure sur le plateau des Franches-Montagnes, de Diesse ou dans le Chablais?» demande ainsi Fernand Cuche.

Les esprits chagrins leur rétorqueront qu'en matière de paysages à couper le souffle, on a vu mieux que les grands marais. Surtout en ce jour froid et pluvieux, qui donne une touche lugubre au tableau. On a beau se trouver sur un belvédère, impossible de distinguer les champs de cultures qui s'étirent le long du lac de Morat.

Qu'importe. Surfant sur la gadoue du haut de ses chaussures à talons rouges, Barbara Marty-Kaelin se lance dans une envolée lyrique. Elle, la Zurichoise tendance «chic urbain», avec son léger manteau de pluie agrémenté d'un foulard bleu et d'une longue écharpe rouge, s'indigne que le Conseil d'Etat fribourgeois veuille sacrifier ces «bonnes terres agricoles» pour y installer une entreprise qui certes promet de créer 1200 emplois, mais dont on ne connaît pas la nature. «Les emplois sont devenus un argument imparable: tout autre enjeu, et a fortiori l'aménagement du territoire, passe désormais au second plan. C'est un engrenage fatal», assène-t-elle. Et d'enfoncer le clou: «Des logements existent-ils aux environs de Galmiz pour 1200 employés et leur famille? Les écoles disposent-elles d'assez de salles de classe pour leurs enfants? Et la capacité d'accueil des hôpitaux? Qui aura à charge de mettre ces infrastructures à disposition, sinon les pouvoirs publics qui cherchent déjà à économiser où ils peuvent?»

Trouvant un large écho dans les médias alémaniques, Hans Weiss et son comité d'action n'entendent pas en rester là. «Opposés à Galmiz – et non pas à Amgen», ils ont mis sur pied une grande marche de protestation, qui aura lieu le dimanche 3 avril dans les grands marais. «J'espère que la manifestation rencontrera du succès», glisse, un peu inquiet, ce néo-amoureux du Seeland – qui assure consommer les légumes de la région, plutôt que des produits étrangers. Espérons pour lui que la météo soit plus favorable qu'en ce jour. Car Galmiz sous la pluie, ça ne vaut pas le déplacement. Même pour le plus dur à cuire des écolos d'outre-Sarine.