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Comment le piège monégasque s’est refermé sur Yves Bouvier

Bizarreries dans l’enquête contre le marchand d’art genevois. Le promoteur Abdallah Chatila y est cité à son insu, pour mieux l’accuser

Monaco: le piège qui s’est refermé sur Yves Bouvier

Justice Bizarreries dans l’enquête contre le marchand d’art genevois

Le promoteur Abdallah Chatila y est cité à son insu, pour mieux l’accuser

Tout est allé très vite pour Yves Bouvier, le 25 février dernier à Monaco. Arrêté au matin par la police du Rocher devant la résidence de Dmitri Rybolovlev, le Genevois est placé en garde à vue et, 96 heures plus tard, mis en examen pour escroquerie et complicité de blanchiment. Le patron de Natural Le Coultre, chargé par le milliardaire russe de l’aider à constituer sa collection d’œuvres d’art, se serait enrichi sur son dos pour un préjudice de près d’un milliard d’euros, affirment les plaignants.

Comment l’entrepreneur est-il passé, en trois jours, du statut de roi des Ports francs à celui d’escroc du siècle – supposé, bien sûr? Tout s’est joué entre le 9 janvier et le 25 février dans les locaux de la section des enquêtes financières de la Principauté, sous la houlette du procureur général, Jean-Pierre Dreno. Une enquête préliminaire au cours de laquelle le clan russe n’a pas ménagé ses efforts pour nourrir le dossier. Au prix d’incongruités procédurales qui interpellent, à lire les procès-verbaux d’auditions dont Le Temps a obtenu copie.

Concomitante à celle du Genevois, la mise en examen de Tania Rappo, complice présumée d’Yves Bouvier, avait déjà soulevé des doutes sur la régularité de la procédure. Accusée de blanchiment pour avoir encaissé des dizaines de millions de commissions sur la vente des tableaux, cette Suissesse d’origine bulgare, résidente monégasque, n’aurait été mise en cause que pour asseoir la compétence territoriale de la Principauté, estime son avocat, Frank Michel. Qui rappelle que sa cliente n’était «pas mentionnée dans la dénonciation pénale déposée par Tetiana Bersheda [l’avocate de Dmitri Rybolovlev] et n’était citée que comme une amie au cours des auditions». En outre, lors de son interrogatoire, Tania Rappo avait été confrontée à un document émanant de HSBC Monaco, daté du 17 février 2015, attestant de comptes et de sociétés communes entre elle et Yves Bouvier. Une attestation qui, après vérification, s’était révélée être une erreur commise par la banque, qui a «confondu» le nom d’Yves Bouvier et celui du mari de Tania Rappo… Le 14 avril dernier, Tania Rappo a porté plainte pour «dénonciation calomnieuse» et «faux et usage de faux». Une action visant Dmitri Rybolovlev ainsi que des cadres de HSBC Monaco.

Les procès-verbaux de plusieurs autres auditions posent de nouvelles questions. Le 28 janvier à 10h20, Yuri Bogdanov, directeur de Rigmora Holdings, est entendu en qualité de témoin par le service des enquêtes financières du Rocher. Family office, Rigmora Holdings «s’occupe des différentes sociétés détenues dans les trusts liés à la famille Rybolovlev, dont notamment les deux sociétés (Accent Delight et Xitrans Finance) propriétaires des œuvres évoquées au dossier», indique le procès-verbal obtenu par Le Temps. Yuri Bogdanov détaille ce qu’il sait des transactions litigieuses, décrit le rôle et le comportement des différents protagonistes et les réunions auxquelles il a assisté. Il livre ce témoignage «par l’intermédiaire de sa traductrice», précise le document. Or ladite traductrice n’est autre que Tetiana Bersheda, signataire de la plainte et avocate de Dmitri Rybolovlev et des sociétés plaignantes.

Le 2 février à 10 heures, c’est au tour de Dmitri Rybolovlev d’être entendu, toujours comme témoin. Le milliardaire décrit sa rencontre avec Yves Bouvier, le rôle de Tania Rappo, la manière dont les œuvres ont été acquises et l’identité des entités acheteuses: «De 2003 à juin 2005, la société Xitrans dont j’étais actionnaire a acheté les tableaux; en 2005 la société Xitrans est devenue la propriété d’un trust dont je suis le settlor, le protector et un des bénéficiaires; à partir de 2010 les tableaux ont été achetés par la société Accent qui était la propriété de Domus Trust dont ma fille est la bénéficiaire. Je suis simplement le consultant de ce trust.»

Là encore, Dmitri Rybolovlev «se présente accompagné de sa traductrice», indique le procès-verbal: Tetiana Bersheda. Le 27 février à 18h15, Dmitri Rybolovlev est de nouveau entendu, lors d’une confrontation avec Tania Rappo. Pendant l’audition, le Russe renseigne sur son rôle: «J’ai pris la décision de collectionner», «je voulais l’acquérir», «j’étais d’accord avec le prix», «je voulais vendre la tête de Modigliani pour financer l’achat du Rothko», etc. Pour Frank Michel, «Dmitri Rybolovlev dit bien qu’il a été abusé. S’il est la victime, il ne peut pas être entendu comme témoin! Le véritable plaignant se fait interroger comme témoin? C’est une très grave irrégularité procédurale!» L’avocat annonce vouloir faire valoir la nullité de la procédure. Et n’est pas tendre avec Tetiana Bersheda: «Elle a au moins trois qualités. Celle de témoin, celle d’avocate, signataire de la plainte, et celle de traductrice… ça ne peut pas passer! Rendez-vous compte: elle traduit les propos de son client lors des auditions. C’est un privilège que j’aimerais bien avoir…»

Enfin, dans un procès-verbal du 19 février, les enquêteurs disent avoir été avisés «par Mme Tetiana Bersheda […] de ce qu’elle avait été contactée par une de ses relations genevoises en la personne de M. Abdallah Chatila, promoteur immobilier et collectionneur d’œuvres d’art». «Celui-ci l’avait informée qu’une rumeur dans le milieu de l’art disait qu’un nommé Bouvier Yves avait acheté une collection d’une valeur entre 1 et 2 milliards de dollars pour le compte de la famille Rybolovlev, détaille le procès-verbal. Monsieur Chatila lui aurait indiqué que Bouvier Yves se serait enrichi depuis cette époque; ce qui lui aurait permis d’acheter un jet privé à près de 60 millions d’euros, un terrain à Genève à 40 millions d’euros et d’investir environ 200 millions d’euros dans des Ports francs. Monsieur Chatila était surpris de cette soudaine fortune.»

Comment Abdallah Chatila, personnalité connue et en vue à Genève, s’est-il retrouvé cité dans l’enquête préliminaire, pour accréditer l’accusation? Lui-même tombe des nues et se dit fâché: «Je ne sais pas pourquoi mon nom est cité dans la procédure vu que je n’y connais rien, ni de près ni de loin, à part ce que j’ai lu dans la presse. Suite à une discussion avec mon ami Pierre de Preux, il m’a demandé d’en parler à Me Bersheda, qui serait intéressée à entendre mon point de vue. Je lui ai fait part de quelques ouï-dire dans le marché de l’art sur les Ports francs et Yves Bouvier que je ne connaissais pas. Tout ça s’est produit quelques jours avant son arrestation et je n’ai jamais été entendu comme témoin par la police.»

Interrogée sur ces incongruités, Tetiana Bersheda juge qu’il est «assez banal, dans une défense de ce type, d’essayer de noyer le poisson. C’est la liberté des inculpés de tenter de détourner l’attention sur de prétendues irrégularités, plutôt que d’envisager d’apporter les réponses qu’appellent leurs très lourdes responsabilités. C’est aussi celle des sociétés que je représente de ne pas se laisser distraire. Je n’ai donc aucun commentaire à faire.»

De son côté, l’avocat genevois d’Yves Bouvier, David Bitton, estime qu’il «appartiendra à la justice et à elle seule de répondre à ces questions».

«Monsieur Chatila lui aurait indiqué que Bouvier Yves se serait enrichi depuis cette époque»

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