Carnet noir

Pierre Aubert, l’ami de François Mitterrand qui s’engagea pour les droits de l’homme

L’ancien conseiller fédéral neuchâtelois s’est éteint à l’âge de 89 ans. Il a dirigé les Affaires étrangères de 1977 à 1987. Plaidant, alors en vain, pour l’adhésion à l’ONU

C’était un jour ensoleillé de juillet 1985. Rien ne prédisait que le paisible port d’Auvernier, au bord du lac de Neuchâtel, allait se transformer en quelques minutes en une ruche bourdonnante hypersécurisée. Ce jour-là, le ministre des Affaires étrangères recevait à son domicile privé le président français François Mitterrand, qu’il avait accueilli en visite officielle deux ans plus tôt. Les forces de police prenaient possession du paisible bourg.

Les deux socialistes se connaissaient bien et avaient noué une relation de confiance, une relation personnelle qu’aucun autre président français n’a par la suite entretenue avec les membres du gouvernement suisse. Elle restera comme l’un des points forts de la carrière de Pierre Aubert, qui s’est éteint jeudi à l’âge de 89 ans.

Il avait succédé à Pierre Graber

Pierre Aubert est né le 3 mars 1927 à La Chaux-de-Fonds. Avocat de formation, grand amateur de vélo, de livres et de bons vins, il fit carrière dans son canton sous l’étiquette du Parti socialiste. En 1971, il fut élu au Conseil des Etats, puis au Conseil fédéral en 1977, en remplacement de Pierre Graber.

Il reprit le Département politique, qui devint par la suite le Département des affaires étrangères (DFAE). Il quitta le Conseil fédéral dix ans plus tard et fut alors remplacé par un autre socialiste neuchâtelois, René Felber, qu’il avait battu lors de l’élection de 1977.

Un accent sur les pays en développement

Durant son mandat, Pierre Aubert mit en particulier l’accent sur les contacts avec les pays en développement, notamment l’Afrique et le Proche-Orient, mais également le Venezuela, l’Argentine, la Colombie, le Mexique, l’Inde, le Pakistan, la chine, 55 déplacements tout au long de sa carrière gouvernementale.

La cohérence de son action fut fréquemment remise en question par ses adversaires politiques. Elle le fut aussi au sein de son propre parti, rappelle l’auteur du chapitre qui lui est consacré dans l’ouvrage «Conseil fédéral, dictionnaire biographique des cent premiers conseillers fédéraux» publié en 1983 sous la direction de l’historien Urs Altermatt.

Il développa l’engagement de la Suisse en faveur des droits de l’homme. Et milita pour l’adhésion de la Suisse à l’ONU. Mais sa démarche ne fut pas comprise par le peuple, qui refusa l’entrée de la Suisse dans l’Organisation des Nations unies le 16 mars 1986. Il eut de la peine à digérer cet échec. Ce n’est que quinze ans après son départ du gouvernement, en 2002, que la Suisse accepta enfin d’adhérer à l’ONU.

L’affaire du soufflé à l’absinthe

Mais ce sont bien ses contacts rapprochés avec François Mitterrand qui sont restés dans les mémoires. En 1983, alors qu’il était président de la Confédération en exercice, il reçut le président français en visite d’Etat en Suisse. C’était la première fois depuis Armand Fallières en 1910 qu’un chef d’Etat français venait en Suisse.

François Mitterrand fut reçu à Berne et à Neuchâtel. Le déjeuner officiel se déroula sous les lustres de l’Hôtel DuPeyrou, où devait être servi un dessert qui marquera l’histoire. Le restaurateur avait concocté un soufflé glacé à la Fée, qui contenait en fait de l’absinthe, encore interdite à l’époque. Le cuisinier fut traîné devant la justice. Ce dont on se souvient moins, c’est que François Mitterrand n’eut pas le temps de le déguster en raison du programme chargé de la visite.

Deux ans plus tard, les deux socialistes se retrouvèrent au domicile privé de Pierre Aubert à Auvernier. François Mitterrand était arrivé en toute discrétion. Cette rencontre témoigne de l’amitié qui liait les deux hommes. En 1993, François Mitterrand décora le Neuchâtelois de la Légion d’honneur. C’était une manière de le remercier d’avoir restauré les relations, qui avaient parfois été glaciales parfois fraîches, entre les deux pays.


La Gazette de Lausanne, 8 décembre 1977.


L’hommage de l’actuel président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann.

Publicité