Pierre Condamin-Gerbier, une chute en trois actes

Secret bancaire Comment expliquer la croisade désespérée de l’ex-cadre de Reyl?

Sa trajectoirelivre des clés

C’est une question obsédante qui domine l’affaire Pierre Condamin-Gerbier, ce financier français arrêté le 5 juillet en Suisse pour «espionnage économique». Pourquoi un être apparemment intelligent, jovial et bien parti dans la vie a-t-il ruiné son existence en devenant le témoin numéro un de la justice et du fisc français contre la place financière suisse? Sa trajectoire personnelle, pour autant qu’on puisse la reconstituer, livre trois pistes principales.

Vendetta contre l’UMP

En 2006, Pierre Condamin-Gerbier, âgé de 36 ans, est employé de Reyl Private Office, filiale de Reyl & Cie, banque-boutique genevoise disposant de bons réseaux à Paris. Il préside aussi l’antenne genevoise de l’UMP, le parti de Nicolas Sarkozy, alors en pleine campagne présidentielle. «Il se vantait d’avoir des relais haut placés parmi les dirigeants du parti, François Fillon, Eric Woerth, par exemple», se souvient une personne qui l’a croisé à cette époque.

Cette attitude passe mal au sommet de l’UMP. Non seulement Nicolas Sarkozy ne viendra pas en Suisse durant la campagne, contrairement à ce que Pierre Condamin-Gerbier annonçait, mais le siège parisien refuse de rembourser la fête qu’il a organisée pour sa victoire en mai 2007.

L’année suivante, lorsque son soi-disant protecteur Eric Woerth se mue en pourfendeur du secret bancaire suisse, l’amertume de Pierre Condamin-Gerbier explose. Il rappelle aux journalistes qu’en 2007, le même Woerth et un autre ponte de l’UMP, Patrick Devedjian, venaient draguer les exilés fiscaux français de Genève pour qu’ils financent la campagne de Nicolas Sarkozy. Selon Pierre Condamin-Gerbier, «ils sont venus dans l’avion privé d’une grande fortune délocalisée en Suisse, mais nous devions dire qu’ils avaient pris le train, et fermer nos gueules».

Vécu comme une humiliation, cet épisode le poursuit: il le répétera deux fois devant les parlementaires français qui l’auditionneront en juin et juillet 2013. En 2010, il se plaignait déjà au Temps en ces termes: «On vient vous voir quand on a besoin de vous; ensuite, on n’hésite pas à vous laisser tomber.»

La revanche sociale

A cette époque, Pierre Condamin-Gerbier est encore fidèle aux valeurs de la place financière helvétique: «En Suisse, contrairement à la France, on a compris que la richesse de l’un ne fait pas la pauvreté de l’autre», dit-il alors au Temps .

La richesse, il l’a connue à 24 ans, en entrant un peu par hasard au service d’une famille française fortunée, les Chancel. Pour cet étudiant né à Saint-Etienne dans un milieu modeste, l’immersion précoce dans le monde de l’argent a été déstabilisante, estime Antoine Peillon, un journaliste français qui a suivi attentivement son parcours ces derniers mois. «Dès qu’il passe chez Chancel, il y a quelque chose qui ne va pas. Il n’était pas vraiment parti pour ça. Il a toujours été en décalage avec le monde dans lequel il travaillait.»

Chez Reyl, Pierre Condamin-Gerbier donne le change, avec excès. Il est un fabuleux boute-en-train lors des fêtes de fin d’année. Ses relations avec le patron, François Reyl, seraient devenues assez proches – «cordiales au sein du cadre professionnel ainsi que lors des événements internes», selon l’expression de la banque. «François devient vite ami-ami avec les gens, estime une personne qui connaît les deux hommes. Ce qui explique l’embauche de Condamin-Gerbier.» Mais les failles de ce dernier finissent par se révéler: endetté, il reçoit des avis de poursuite à la banque et se fait licencier fin 2009.

La vrille médiatique

Sans emploi fixe et perclus de dettes – il doit plus de 78 000 francs, la majeure partie à des établissements bancaires –, Pierre Condamin-Gerbier change de rôle. En février 2013, il accepte d’être entendu par les douanes françaises, à Annecy, pour parler d’évasion fiscale. Le Rubicon est franchi: les médias commencent à parler d’un «banquier X», un «témoin privilégié» prêt à faire des révélations sur les comptes non déclarés de Français en Suisse. Lorsque, juste après l’affaire Cahuzac, le nom d’un ancien premier ministre commence à circuler – susurré par lui –, l’hystérie gagne les journalistes parisiens.

Au début, Pierre Condamin-Gerbier nie, avec son aplomb habituel, être le «banquier X». Mais à partir d’avril, les digues sautent: il est ­entendu par des juges à Paris, son nom est désormais partout. En juin, il revendique son rôle de «lanceur d’alerte», expliquant au Sénat que la «voix du citoyen français» est, chez lui, devenue plus forte que celle du professionnel de la finance.

Dans les rédactions parisiennes, les communicants de Reyl organisent le contre-feu et font ressurgir les éléments problématiques de son passé. Selon la banque, il s’agissait de «corriger les informations ­erronées diffusées à son sujet et de rétablir les faits».

Lui vit mal la pression médiatique qui l’assaille. Ses traits se creusent, son visage devient plus soucieux. «Il a eu du mal à gérer cette demande très massive; je voyais qu’il ne se retenait pas, qu’il parlait partout», raconte Antoine Peillon.

Par moments, il tremble, son regard flotte. Il promet des révé­lations de plus en plus énormes, dit avoir fourni à la justice une liste de 15 politiciens français disposant de comptes en Suisse. Europe 1 publie sur son site un mémorandum de Reyl, signé de sa main, qui est censé accréditer ses dires. C’est, entre autres, ce document, que la banque considère comme falsifié, qui conduira à son arrestation en Suisse le 5 juillet.

Pourquoi être ainsi revenu se jeter dans la gueule du loup? Il y a bien sûr l’attachement à sa femme et à leur petite fille, qui vivent à Saint-Prex (VD). Mais Antoine Peillon y voit aussi un «processus de destruction de son ancien moi». Cet homme acculé a peut-être cherché à «aller en prison pour se sacrifier, se purifier». En attendant une hypothétique renaissance.

Ses traits se creusent, son visage devient plus soucieux. «Face aux médias, il ne se retenait pas, il parlait partout»