Portrait

Pierre Conscience, l’ascension d'un utopiste militant

Coordinateur de la campagne pour le remboursement des soins dentaires et secrétaire du mouvement SolidaritéS, à 28 ans, Pierre Conscience est devenu la nouvelle figure de la gauche radicale vaudoise

Pierre Conscience emploie volontiers le mot «utopisme» dans sa conversation et cela n’a rien d’une abstraction. Pour lui est utopique ce qui n’existe pas encore mais n’est pas pour autant irréalisable. Il souhaiterait des entreprises appartenant aux gens qui y travaillent. Une ancienne idée de la gauche à laquelle il croit toujours. Alors qu’il termine de conduire la campagne pour une assurance remboursant les soins dentaires, sur laquelle les Vaudois votent le 4 mars, le secrétaire de SolidaritéS Vaud est plus convaincu que jamais de l’utilité de son engagement. «Cette initiative serait une avancée majeure en termes de justice sociale», déclare le jeune homme de 28 ans, qui a lu Marx et Jaurès. Cheveux sombres remontés en chignon, larges sourcils noirs, il a un regard profond qui fait vaguement penser à Che Guevara. Il prédit – à tout le moins espère – une victoire dans les urnes.

Bien que les Verts et les socialistes aient aussi inscrit le remboursement des factures de dentiste dans leur programme de législature, c’est la gauche radicale qui a été la première à empoigner le dossier et à lancer un projet basé sur le modèle de financement de l’AVS. Une initiative qui n’a pas fait ombrage au président des Verts vaudois, Alberto Mocchi. «Il n’y a pas eu de leur part une volonté de s’approprier le sujet ou de profiler l’un des leurs. Le but était de gagner ensemble», apprécie-t-il. Le comité d’initiative regroupe dès lors des partisans de la gauche entière, et Pierre Conscience en est le coordinateur. Socialistes et Verts saluent une «proposition de bon sens», et le parti non gouvernemental sort de son rôle d’éternel opposant.

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Avancer des propositions en positif

Sur les stands, il se dit que la personnalité de Pierre Conscience fait beaucoup, car ce militant se distingue de la stratégie de contestation dont font preuve ses camarades de parti. «Je fais partie d’un mouvement politique qui s’oppose radicalement aux injustices et aux violences que génère l’accaparement des richesses par une infime minorité. Nous sommes un mouvement qui s’inscrit dans les luttes et les résistances contre toute forme d’exploitation et d’oppression. Je trouve essentiel d’avancer aussi des propositions en positif, comme le droit du sol pour faciliter la naturalisation des personnes issues de l’immigration», explique Pierre Conscience, que l’on retrouve les mardis soir sur les bancs du Conseil communal de Lausanne.

Le mouvement SolidaritéS Vaud n’est par contre pas représenté dans les exécutifs. «Nous ne cherchons pas à entrer dans des gouvernements pour cogérer les affaires courantes de la droite et accompagner, voire mener, les politiques bourgeoises. La logique des compromis boiteux qui deviennent des compromissions amène au pire. Et des progrès d’ampleur, comme l’AVS ou le droit de vote des femmes, ont été rendus possibles par de nombreuses luttes. C’est développer cette perspective de mobilisation par le bas qui nous paraît prioritaire.» Et, lorsqu’on lui demande s’il n’est pas frustrant parfois de se battre dans un parti minoritaire, Pierre Conscience cite le communiste italien Antonio Gramsci, en dévoilant un sourire: «Il faut savoir allier l’optimisme de la volonté avec le pessimisme de la raison.»

Le monde change

Le modèle capitaliste n’est pas pérenne et ne contente plus les gens: Pierre Conscience le sent sur les marchés, où il milite deux matinées par semaine. «Les citoyens sont à la recherche d’alternatives: certains se réfugient dans un repli identitaire, d’autres s’engagent pour une meilleure justice sociale et écologique.» Il prédit un retour de la gauche radicale sous la coupole fédérale et cite les mouvements qui lui donnent l’espoir que le monde peut changer: Podemos, Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders. «En Suisse, le refus populaire de la détérioration des retraites ainsi que des cadeaux fiscaux aux multinationales, proposés par les réformes PV 2020 et la RIE III fédérale, sont un signal que la roue peut tourner», relève-t-il.

Nous ne cherchons pas à entrer dans des gouvernements pour cogérer les affaires courantes de la droite

Pierre Conscience

Pierre Conscience avait 13 ans lorsqu’il participa à sa première manifestation, contre la guerre en Irak. A 18 ans, la crise des «subprime» a été le déclic qui lui a donné envie de s’engager activement en politique. Sa mère enseignante et son père réalisateur de films documentaires lui ont inculqué des valeurs de gauche, sans être eux-mêmes impliqués politiquement. Ses études de lettres à l’Université de Lausanne l’ont aidé à acquérir un vocabulaire riche et des formules élégantes, relevées aujourd’hui dans ses discours et apparitions médiatiques.

Balzac pour comprendre l’inhumanité du capitalisme

Et ce nom, Conscience, ça ne rend pas dépositaire de quelque chose qui serait inscrit dans l’inconscient, justement? Il n’y croit guère. Il n’aime pas ce que le mot conscience véhicule de moralité rance, d’idées conformes ou toutes faites. Pierre Conscience a donc préféré s’en construire une en lisant Zola et Hugo, les piliers de la construction de ses valeurs éthiques; et Balzac aussi, «pour la qualité du tableau social qui relève l’inhumanité du système capitaliste». Par «opposition», il a lu Cendrars et Houellebecq et les trouve définitivement trop pessimistes.

Aujourd’hui, il est salarié à 50% par son parti et a déjà prévu qu’en automne 2019 il intégrerait la Haute Ecole pédagogique pour devenir prof au secondaire. Ses ambitions de carrière politique? Il n’en a pas, prétend-il, juste des objectifs par rapport à ses missions. «Même au Conseil communal, je me vois comme militant politique, non comme politicien.» Demeurer libre en menant des combats où s’affrontent des visions du monde antagonistes, c’est son défi, et encore une utopie qu’il revendique.

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