Pierre Graber n'avait pas voulu d'obsèques à la cathédrale de Lausanne. La cérémonie funèbre de l'ancien conseiller fédéral, mort samedi à l'âge de 95 ans (LT du 22 juillet), a donc eu lieu dans une chapelle du Centre funéraire de Montoie, dans une certaine intimité. Ce dernier adieu n'en a pas moins rassemblé nombre de conseillers fédéraux d'hier et d'aujourd'hui, quelques ambassadeurs et secrétaires d'Etat, et des représentants des exécutifs lausannois et vaudois auxquels le défunt avait en son temps appartenu. Joseph Deiss et Moritz Leuenberger représentaient le gouvernement suisse, tandis que six anciens ministres étaient présents: Kurt Furgler, Adolf Ogi, René Felber, Pierre Aubert, Otto Stich et Arnold Koller.

René Felber a rendu un premier hommage à ce «grand socialiste, un maître que je respectais et que j'admirais». La trajectoire de Pierre Graber, qui était «resté un enfant de La Chaux-de-Fonds», s'inscrit dans la tradition du socialisme des montagnes neuchâteloises. Fils de l'instituteur et militant Paul Graber, qui avait fait de la prison pour ses idées, témoin durant son enfance des grandes grèves ouvrières qui ont suivi la Première Guerre mondiale, il n'y avait d'autre engagement pour lui que le Parti des travailleurs, a souligné René Felber. Mais tout au long de sa carrière politique, Pierre Graber a surtout été un homme de gouvernement, convaincu de la nécessité pour le Parti socialiste de participer à l'exécutif. Le partage du pouvoir était le moyen de concrétiser ses idéaux, ne serait-ce qu'en petite partie. Car l'opposition dure conduit, à ses yeux, à la stérilité ceux qui se mettent à l'écart.

«Le goût du pouvoir au service des plus démunis», a résumé François Nordmann, ambassadeur de Suisse à Paris, qui fut le conseiller personnel de Pierre Graber lorsque celui-ci dirigeait le Département des affaires étrangères (1970-1977). Ne se souciant pas d'être populaire, il était «la quintessence de ce que doit être un chef», a poursuivi son ancien collaborateur.

Ces deux orateurs, tout comme le pasteur de Savigny – la localité du Jorat où Pierre Graber a passé sa vieillesse – se sont appliqués à combattre deux étiquettes qui collent encore à la peau du défunt, même un quart de siècle après sa retraite: celle d'un politicien trop pragmatique pour être visionnaire et celle d'un être humain plein de dureté. «Sa politique a été refondatrice, a souligné François Nordmann, on lui doit d'avoir fait évoluer la neutralité grâce à une diplomatie plus active.» Son «accomplissement majeur» a été la signature par la Suisse de l'Acte d'Helsinki (1975), étape décisive du rapprochement Est-Ouest qui déboucherait quinze ans plus tard sur la chute du Mur, a rappelé l'ambassadeur. Par ailleurs, Pierre Graber n'a pas ménagé ses efforts pour faire accepter les accords de libre-échange avec la Communauté européenne (1972).

D'intelligence supérieure, d'une rigueur extrême, d'un humour impitoyable, Pierre Graber ne tolérait en politique ni la paresse ni la médiocrité et c'est avec ceux qui lui étaient les plus proches qu'il était le plus exigeant. «Mais ceux qui ont critiqué son attitude froide et hautaine n'ont pas vu l'essentiel, car il était bon et disponible», a assuré René Felber.