«C'est de l'ordre du gag. Pour l'instant...» Pierre Keller est fidèle à lui-même; il provoque et brouille les cartes à la fois. Il mélange son angoisse d'arriver à l'âge de la retraite, son désir de continuer à diriger l'ECAL malgré cela et son envie, inassouvie pour l'instant même s'il est un fidèle du Parti radical vaudois, de faire de la politique. Il secoue le tout un bon coup et observe, amusé, le résultat. Ce dimanche, dans les colonnes du Matin, il annonçait au détour d'une question sur son avenir: «Je me pose la question de ce que je vais faire dans deux ans, lorsque j'aurai atteint l'âge de la retraite à l'ECAL [...] Je pense à la politique. Peut-être serais-je candidat au Conseil d'Etat vaudois. Chez les radicaux, bien sûr.»

Le caractère inverse d'un bon Vaudois

Pierre Keller, conseiller d'Etat. Voilà qui, assurément, mettrait un peu d'ambiance au Château. «J'ai dit ça comme ça, car la politique m'intéresse et je ne pense pas être fait pour légiférer.» Et à part briguer la municipalité de sa commune - Saint-Saphorin, dans les vignes de Lavaux - ou déménager dans une ville plus importante, il ne reste guère plus que le gouvernement cantonal comme exécutif à conquérir. Toute intempestive qu'elle soit, la déclaration a dû faire sursauter plus d'un radical.

Car Pierre Keller aime réellement la politique, il fraie avec elle depuis des lustres, la bouscule voire la malmène avant d'obtenir in fine ce qu'il réclame - en général à corp et à cri. Le déménagement de son école à Renens en est la preuve tangible, décroché alors que les finances de l'Etat de Vaud étaient encore en convalescence. Pierre Keller a le caractère inverse du bon Vaudois et il agace autant qu'on l'admire, tous partis confondus.

«Il ouvre le débat»

Chez les radicaux, donc, à l'heure du croissant dominical, on a dû se demander si c'était du lard ou du cochon, cette histoire de candidature au Conseil d'Etat. La toute nouvelle présidente du parti, Christelle Luisier, a d'ailleurs l'intention de lui poser la question. «Je ne crois pas que nous ayons un siège de libre pour les élections de 2011, dit-elle. Nous sommes à fond derrière nos deux conseillers d'Etat (ndlr: Pascal Broulis et Jacqueline de Quattro) qui devraient se représenter. Par contre, je trouve intéressant de voir qu'il a envie de s'investir. Il serait un excellent candidat pour Berne, par exemple.»

Déjà lors des dernières élections fédérales, son nom avait circulé dans les travées du Conseil national. Flatté qu'on ait pensé à lui, le bouillant directeur avait pourtant été clair: il n'avait pas le temps de se consacrer à la politique alors qu'il emménageait dans les locaux de l'ancienne usine de bas nylon Iril. Convaincue que son parti a besoin de «têtes qui dépassent», Christelle Luisier estime toutefois que Pierre Keller, grâce à son ton provocateur, permet «d'ouvrir le débat». Soit.

Retraite forcée

Mais derrière la boutade plus ou moins sérieuse du directeur de l'ECAL, il y a autre chose: sa mise à la retraite forcée, pour cause de limite d'âge. «Le 9 janvier, j'aurai 64 ans. Dans un peu plus d'un an, j'ai atteint l'âge de la retraite», se désole-t-il, en précisant qu'il va entamer avant la fin de l'année les démarches lui permettant de prolonger son mandat jusqu'à la fin 2010. Au-delà, la loi actuelle fait définitivement tomber le couperet. «C'est aberrant, pour ma part, j'ai toujours dit que je souhaitais travailler jusqu'à 68 ans et m'amuser la 69e!»

Députée, Claudine Wyssa a bien déposé une motion cet été demandant la modification de la loi sur le Caisse du personnel de l'Etat de Vaud (CPEV). Mais la libérale demande que ceux qui n'ont pas atteint l'âge de la retraite mais déjà cotisé les 37,5 ans nécessaires puissent continuer à travailler, s'ils le souhaitent, jusqu'à l'âge fatidique. Ce qui est impossible aujourd'hui.

Pierre Keller est dans la situation inverse. «On peut s'attendre à ce que ce type de sujets revienne régulièrement dans le débat», dit Claudine Wyssa, pas opposée à ce qu'on introduise également une flexibilité de l'âge de la retraite, «par le haut», pour les personnes qui le souhaiteraient.

Qui pour lui succéder à la tête de l'ECAL?

Pour corser le tout, la question de la retraite de Pierre Keller pose celle, inévitable, de sa succession. Autant dire qu'elle sera délicate, tant l'ECAL a épousé les traits de celui qui la dirige depuis 1995. En quelques années, l'école a largement délaissé son statut régional pour entrer dans le cercle restreint des meilleures écoles d'art d'Europe.