Jura

Pierre Kohler s’est mué en galeriste

Giflé par l’électorat jurassien en 2015, l’ancien ministre et maire de Delémont voit grand dans le domaine des arts. Il a ouvert dans une magnifique maison bourgeoise qu’il a retapée à Porrentruy un prometteur musée de l’art optique, le «Popa»

La très culottée carrière politique de Pierre Kohler a subi un coup d’arrêt que lui-même a déclaré définitif le 18 octobre 2015. A 51 ans, le trublion PDC devenu ministre jurassien contre l’avis de son parti, qui a éjecté François Lachat du Conseil national puis a pris la mairie de Delémont, bastion rouge depuis plus de cinquante ans, s’est vu infliger une gifle électorale qu’il n’a pas vue venir. Les Jurassiens lui ont refusé l’accès au Conseil des Etats, reconduisant la sortante Anne Seydoux.

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Ayant tiré un trait sur la politique qui l’avait pourtant occupé depuis l’adolescence – «Je suis parti une semaine à Paris, seul, et j’ai tourné la page», dit-il –, Pierre Kohler n’est pas devenu, comme il l’avait pourtant annoncé, conseiller économique du premier ministre du Kosovo.

Le MoMA à New York, le Popa à Porrentruy

«Je me suis occupé de mes affaires ordinaires et de mes biens immobiliers acquis en trente ans.» Dans le lot, une bâtisse bourgeoise de Porrentruy, la maison Turberg, dont le linteau de la porte de la tour de l’escalier mentionne la date de 1569.

Il veut en faire «un lieu de culture», le baptise «Popa», en référence du MoMA new-yorkais. «Popa», pour Porrentruy Optical Art. Pierre Kohler voit les choses en grand, comme toujours. Il ambitionne de faire de sa masure bruntrutaine de trois étages et 1000 m2, avec des murs dépassant parfois les deux mètres d’épaisseur, le lieu, en Europe, dédié à l’OpArt, technique qui utilise le relief dans une œuvre pour donner l’illusion visuelle qu’en fonction du déplacement du visiteur, le tableau change de perspective. Pierre Kohler a lui-même acquis une dizaine d’œuvres du genre qu’il montre dans son «Popa».

Le canton lui ferme la porte au nez

Mais rien ne fut facile. Pierre Kohler souhaitait acquérir la maison Turberg en 2002 déjà. Alors qu’il séjourne en Chine, il apprend que l’immeuble est vendu à l’artiste Rémi Zaugg. Le projet de transformation mené par les architectes Herzog & de Meuron s’interrompt en 2005, au décès de l’artiste. «Je me la suis encore fait souffler sous le nez à deux autres reprises, ensuite», raconte Pierre Kohler. Son offre d’achat de 2015 sera la bonne. Pour 1,8 million de francs. Il confie avoir «mis presque autant d’argent» dans la rénovation.

Il espère rentabiliser son investissement en louant ce «lieu de culture» au canton du Jura, 10 000 francs par mois, pour qu’il y entrepose ses collections de beaux-arts. Le gouvernement n’y souscrit pas. «C’était en juin dernier et je me suis dit, je fais quoi?»

Depuis sa retraite politique forcée, Pierre Kohler affirme, visiblement aussi épanoui que lorsqu’il lançait «un projet par jour» à la mairie de Delémont, s’être lancé corps et biens dans sa passion pour l’art. «Je vais chaque semaine suivre des cours d’art contemporain à Paris», confie-t-il, où il visite des expositions et, usant de son entregent décomplexé à nul autre pareil, noue des contacts.

Avec des reproductions de Rodin et Degas

C’est là que naît le projet de musée «Popa». Avec la galerie Bel Air Fine Art, il monte une exposition temporaire inédite, avec des reproductions de sculptures de Rodin et de Degas. Elle est visible depuis début novembre, jusqu’au 18 décembre, le week-end. Sont ainsi présentées des reproductions poinçonnées du Penseur, de l’Âge d’Airain ou de l’Eternel Printemps. Mises en vente. 95 000 francs pour le Penseur.

«Mais je ne touche rien sur ces ventes», fait remarquer Pierre Kohler, qui entend surtout frapper un grand coup et faire connaître son musée. «Le Popa», corrige-t-il. Quel business entend-il faire à Porrentruy?

«J’ai surtout envie de faire plaisir, faire venir du monde. Il y a eu 500 personnes pour le premier week-end. L’exposition me coûte 100 000 francs, en frais de sécurité, d’installation, de publicité. Si 2000 personnes viennent la voir, à 10 francs l’entrée, je serai déjà satisfait.» Pierre Kohler prévoit une grande exposition temporaire annuelle à la période de Saint-Martin. Il fera vivre son espace culturel le reste de l’année en utilisant les grands espaces pour des conférences, des concerts, peut-être aménagera-t-il un atelier pour artistes.

Reconnaissance par la caricature

Pierre Kohler est visiblement apaisé, loin de la politique, ce d’autant qu’il retrouve les lampions de la notoriété et même s’il certifie qu’il ne les cherche plus. Preuve que son rebond ne laisse personne indifférent, il a eu droit à la caricature hebdomadaire de Pitch Comment.

D’aucuns aimeraient le voir accéder à la mairie de Porrentruy. Il part d’un grand éclat de rire, rejette l’idée, rappelle qu’il avait quitté celle de Delémont, «parce que j’avais fait tout ce que j’avais souhaité faire, je n’avais plus d’idées».

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