Moi, conseiller fédéral… Pierre Maudet avait promis: sa candidature serait celle du contenu. Après avoir été adoubé par la section cantonale du PLR la veille, le conseiller d’Etat genevois s’est donc livré mercredi devant la presse à un exercice audacieux. «Je ne vais pas vous présenter un programme, mais une Weltanschauung», en allemand dans le texte, s’il vous plaît. Traduction: une vision du monde. Ce qui aura peut-être eu l’heur de plaire aux quelques représentants de la presse alémanique venus écouter l’outsider.

C’est sa manière à lui de se démarquer de ses concurrents, même s’il n’est pas dans les usages fédéraux d’avancer des propositions. Mais pour celui qui n’est «ni le candidat des quotas, ni des lobbies, ni des oppositions», référence à un Ignazio Cassis qui fait valoir une légitimité tessinoise et soupçonné d’accointances avec les assureurs maladie, c’est une manière habile de capter les regards. «Depuis vendredi passé, je suis surpris de voir à quel point les calculs et les pronostics occupent tout l’espace politique et médiatique. Je pense qu’il vaut mieux élaborer une vision pour notre pays plutôt que de soupeser la stratégie des uns et des autres.»

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L’arbitrage plutôt que les juges étrangers

Dont acte. Puisque, pour le candidat de 39 ans, «la collégialité ne signifie pas renoncer par anticipation au débat», il commencera par aborder le sujet qui fâche, la relation houleuse entre la Suisse et l’Union européenne. C’est un des points les plus sensibles de sa candidature, son penchant pour l’Europe étant jugé suspect en Suisse alémanique, et pas seulement dans les rangs de l’UDC. Pierre Maudet a donc choisi d’empoigner la question européenne «hors de toute considération idéologique», si possible. Comment? En mettant en avant ce marché de 500 millions de personnes qui ne saurait échapper à l’économie suisse. Pour sauver nos relations avec l’Union européenne, qui bloquent sur l’accord institutionnel, le ministre sort de son chapeau une solution innovante: l’arbitrage, consacré par le droit privé, utilisé dans les accords commerciaux. En cas de conflit, le dernier mot reviendrait à une instance arbitrale désignée par les deux parties. Cela éviterait que la Cour européenne de justice ait à trancher sur un litige, éloignant du même coup le spectre des juges étrangers, «une ligne rouge». «Cette solution pourrait convenir à ceux qui craignent pour la souveraineté de la Suisse», estime Pierre Maudet.

La BNS en soutien aux entreprises

Le représentant du parti de l’économie estime que la croissance du pays est en deçà de son potentiel. Alors que les taux d’intérêt négatifs «nous plombent», Pierre Maudet propose d’être proactif en matière de politique monétaire. Ayant amassé 700 milliards de francs d’actifs depuis 2009, équivalant à la totalité du produit intérieur brut, il suggère que la Banque nationale suisse (BNS) en réinjecte 5 milliards, soit 0,7%, dans les entreprises innovantes capables de réaliser le virage numérique. C’est elle qui aurait le choix des armes.

Cybersécurité: collaboration public-privé

S’il est un point sur lequel le Genevois passe pour un hard liner, c’est en matière de sécurité. Inflexible sur le renvoi et l’expulsion des étrangers, très engagé dans la lutte contre le terrorisme et la radicalisation, l’officier Maudet sait qu’il a là de quoi capitaliser outre-Sarine. Mais c’est sur les questions de cybersécurité qu’il insiste, souhaitant remettre à niveau le système de défense en faisant notamment collaborer public et privé. «Nous devons travailler à la souveraineté numérique», affirme-t-il. Autant d’enjeux qui supposent de réinvestir le champ des relations internationales de la Suisse. Si le candidat Maudet reste ici dans le vague, c’est que le magistrat Maudet réserve bientôt un projet à son canton, réunissant public et privé et visant à le positionner comme un pôle en la matière.

«Les hypocrisies, poison pour la Suisse»

Préférer l’action aux discours, une méthode qu’il a éprouvée avec l’opération Papyrus à Genève – la régularisation en secret de quelque 600 travailleurs au noir, dans le respect du cadre législatif fédéral. Ce dossier avait provoqué la consternation et l’acrimonie d’une partie de la classe politique alémanique. Mais lui retourne la critique en faisant valoir l’objectif économique: «Il n’y a pas mesure plus libérale que Papyrus, puisqu’elle vise à assainir le marché du travail en luttant contre le travail au noir et le dumping.» C’est aussi l’occasion de démontrer son habileté politique: «Papyrus est un bon exemple de politique pragmatique. La question des travailleurs illégaux fait partie d’une série d’hypocrisies qui sont autant de poisons pour la Suisse.»

Ce n’est pas avec le même franc-parler que le candidat répond sur la réforme des retraites soumise au peuple le 24 septembre et qui fait éclater les clivages gauche-droite. Si la raison lui impose d’y être favorable par souci de collégialité (le gouvernement cantonal et la Fédération des entreprises romandes ont choisi le camp du oui), le cœur n’y est pas, car le projet prétériterait trop les jeunes. «Je dois être favorable à ce compromis mais ne peux pas m’en satisfaire. La retraite à 67 ans changerait la donne.»

Hormis ce pas de côté, le candidat genevois a tenté de prouver que lui, conseiller fédéral, serait orienté vers une «Suisse des solutions». Sans apparaître pour autant comme «le candidat Betty Bossi», avec une recette pour chaque plat. Reste à voir si Berne goûtera.