Justice

Pierre Maudet face à Olivier Jornot, une longue histoire marquée par des tensions

Le procureur général entend le ministre de la Sécurité ce vendredi au sujet de son voyage offert à Abu Dhabi. L’occasion de revenir sur les relations riches et complexes entre ces deux hommes de pouvoir

Olivier Jornot et Pierre Maudet. Deux fortes têtes dont la relation est marquée par une tension certaine mais aussi par la volonté de collaborer efficacement. Le procureur général et le ministre de la Sécurité se retrouveront ce vendredi dans une configuration inédite et très inconfortable.

Le premier reçoit le second en qualité de prévenu pour l’interroger sur son voyage à Abu Dhabi et sur d’autres largesses. Immanquablement, cette enquête, avec son retentissement politique exacerbé, fait planer des soupçons de revanche. La réalité est toutefois bien plus complexe.

Une audience particulière

Il y aura du monde pour cette audience d’instruction et de confrontation prévue sur la journée et peut-être même la soirée. Pierre Maudet et son ancien chef de cabinet, Patrick Baud-Lavigne (ce dernier étant convoqué seulement en milieu d’après-midi). Leurs avocats, Mes Grégoire Mangeat, Fanny Margairaz et Jean-Marc Carnicé. Le procureur général Olivier Jornot et les deux premiers procureurs Stéphane Grodecki et Yves Bertossa.

Les membres du trio, chargé de cette procédure sensible, alterneront sans doute les présences au cours de la journée en fonctionnant par binôme. C’est ainsi que s’est déroulé le premier interrogatoire du même chef de cabinet, le 30 août dernier, jour de la demande de levée d’immunité du ministre et du communiqué corsé mettant en lumière ses mensonges.

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En l’état, il semble peu probable que le patron du parquet se défile, même si l’exercice est délicat. De par sa mission, Olivier Jornot est habitué à voir des prévenus qui lui sont proches. Avocats, policiers ou députés. Ceux qui sont passés par là savent que le procureur général leur demande d’entrée de cause s’il y a un inconvénient à ce qu’ils se tutoient comme ils l’ont toujours fait.

Certes, le cas Pierre Maudet ajoute quelque chose d’exceptionnel. Il y a la confrontation entre les deux pouvoirs et les conséquences institutionnelles qui en ont déjà découlé (le conseiller d’Etat est privé de la tutelle de la Police et des relations avec la Justice). Il y a aussi les personnalités très marquées des deux protagonistes principaux qui renforcent la dramaturgie.

Un pacte et des désaccords

Ils se connaissent bien et leurs parcours présentent beaucoup de similitudes. Olivier Jornot préside le Parti libéral genevois (2002-2006) à l’époque où Pierre Maudet prend les rênes du Parti radical (2005-2007). C’est avant le mariage de raison qui donnera naissance au PLR sans pour autant effacer tous les antagonismes.

Tous deux profitent d’une démission (celle du procureur général Daniel Zappelli, puis du conseiller d’Etat Mark Muller) et d’une élection partielle pour accéder, durant la même année 2012, à leur fonction actuelle. Enfin, ils disposent chacun de peu de temps pour faire leurs preuves avant une réélection. Cet enjeu, doublé d’un souci partagé de l’ordre public, les rapproche et donne naissance à une politique commune de lutte contre la criminalité.

Ce pacte sécuritaire n’empêche pas des désaccords, au demeurant assez sains entre des pouvoirs attachés à leurs prérogatives respectives. Avec son caractère bien trempé et son art consommé de la formule, Olivier Jornot ne se prive pas de lancer des piques. Par exemple, lorsqu’il reproche au département de Pierre Maudet d’avoir concocté un projet de privatisation du convoyage des détenus (lequel échoue devant le parlement) sans le consulter. Ou encore de vouloir s’en prendre inutilement au secret médical des détenus (la loi capotera aussi).

Les petites phrases

Plus globalement, le Conseil d’Etat (ancienne formule) a des rapports difficiles avec un procureur général perçu comme autoritaire et irascible. La casquette de président de la Commission de gestion du pouvoir judiciaire, qui fait d’Olivier Jornot le patron de l’institution et le défenseur d’un budget plus consistant pour les tribunaux, complique encore les choses.

Une petite phrase de François Longchamp, invité en sa qualité de président du gouvernement à la première grande cérémonie dédiée au bilan de la justice au printemps 2015, jette de l’huile sur le feu. Le ministre fustige alors «des perquisitions conduites à coups de trompettes», référence étant faite à l’affaire HSBC. Plus tard, Olivier Jornot rétorquera «n’avoir pas entendu beaucoup de remerciements de la part de l’exécutif», alors que les confiscations pénales rapportent des dizaines de millions aux caisses publiques.

En 2016, le procureur général, éclaboussé par une sortie nocturne qui lui vaut une enquête disciplinaire, se retrouve encore plus isolé. Les petits meurtres entre amis étant une spécialité du parti, il peut logiquement se demander si un article, paru à la même époque dans L’Illustré et consacré à sa vie commune avec une procureure, n’est pas inspiré par le politique. Surtout que cette même plume a suivi Pierre Maudet en Roumanie pour raconter la rencontre émue du ministre avec la misère des Roms.

Un démarrage plutôt lent

Cette page tournée, une sorte de paix des braves marque l’année 2017. Le 20 septembre, Olivier Jornot se rend à Berne avec la délégation genevoise pour soutenir la candidature de Pierre Maudet au Conseil fédéral. A cette date, le voyage d’Abu Dhabi est déjà rapporté par un inspecteur de la police judiciaire.

Contrairement à ce que soutiennent les théoriciens du complot, le parquet ne se précipite pas tête baissée dans cette affaire. Les choses avancent même assez mollement et le premier communiqué, motivé par les révélations des médias en mai 2018, est très prudent sur la nature des soupçons. A ce moment-là, c’est d’ailleurs la trop grande proximité des deux PLR qui est dénoncée par ceux qui craignent le classement rapide du dossier.

Les détails mis en lumière par les investigations changent radicalement la donne. Le procureur général, qui n’apprécie sans doute pas d’avoir été mené en bateau par le ministre, adresse une demande de levée d’immunité forcément motivée aux députés. On est en pleine séance du Grand Conseil et l’annonce fait l’effet d’une bombe. Pas certain toutefois que la nouvelle aurait eu moins de résonance à un autre moment. Après une résistance de courte durée, Pierre Maudet fait son mea culpa télévisé.

Difficultés partagées

Si les conséquences politiques de cette affaire affectent le fonctionnement du Conseil d’Etat, elles n’épargnent pas non plus le Ministère public. Olivier Jornot doit désormais collaborer avec un Mauro Poggia (qui a repris la tutelle de la Police) assez ouvertement hostile. Il se retrouve plutôt seul à affronter des pandores remontés contre la sévérité de ses condamnations (mais seulement quand elles concernent l’uniforme), et il se coupe d’un allié de poids au sein de l’influent cénacle qui planche sur les réformes pénales au niveau suisse.

Sans oublier que l’instruction du dossier sera forcément délicate, très exposée à la critique et lourde d’enjeux. Cela fait un peu beaucoup pour résumer ce scandale à une question d’inimitié.

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